Le vent de Brest a toujours eu quelque chose de rude. Il gifle les visages, s’infiltre sous les manteaux, rappelle aux hommes de mer qu’ils ne sont jamais vraiment maîtres de l’océan. Et pourtant, à 82 ans, Olivier de Kersauson parle de la mort avec une tranquillité presque désarmante, comme s’il observait simplement une nouvelle marée arriver au loin.
Après un premier combat contre un cancer du poumon, le célèbre navigateur affronte aujourd’hui un cancer de l’œsophage. Beaucoup, à sa place, auraient choisi le silence, ou les mots lourds de tristesse. Lui, non. Depuis Brest, où il récupère loin du tumulte parisien, il continue de regarder la vie avec ce mélange rare de lucidité et d’ironie qui a toujours fait sa marque.
Au micro de RTL, sa voix n’a rien perdu de cette rugosité chaleureuse qu’on imagine forgée par des années passées face aux tempêtes. Et lorsqu’il évoque son état de santé, aucune plainte ne traverse ses phrases. Pas de drame. Pas de posture héroïque non plus. Seulement une forme de vérité nue.
« Ce n’est pas un drame non plus », souffle-t-il presque calmement. « J’ai 82 ans… un homme de 82 ans qui est en danger de mort, c’est juste fatal. »
Il y a quelque chose de bouleversant dans cette manière d’accepter l’inévitable sans colère. Comme un vieux capitaine qui sait reconnaître le courant au lieu de lutter inutilement contre lui.
Alors oui, le corps fatigue. Oui, la maladie est là. Mais même face à cette nouvelle bataille, de Kersauson refuse de se définir par la souffrance. Il préfère parler des médecins qui l’entourent, de ceux qui soignent plutôt que de la douleur qu’il endure. « J’ai la chance de ne pas beaucoup souffrir », dit-il simplement. Et dans cette phrase discrète, on entend presque de la gratitude.
Car chez lui, la reconnaissance semble avoir remplacé depuis longtemps l’amertume.
L’ancien compagnon de route d’Éric Tabarly continue d’ailleurs à penser comme un marin. Chaque épreuve devient une image de mer, chaque difficulté une houle à traverser. Pour relativiser son cancer, il repense immédiatement aux moments où un bateau menace réellement de sombrer.
« Quand tout va mal en mer, c’est quand vous avez de l’eau jusqu’à la mâchoire », plaisante-t-il. Puis il ajoute, avec ce sourire qu’on devine derrière les mots : « Là, je n’en ai même pas jusqu’aux genoux. »
Qui d’autre pourrait transformer un cancer en anecdote de navigation sans perdre une once de sincérité ?
Et c’est peut-être cela qui touche autant chez lui. Cette capacité à continuer d’aimer le monde malgré tout. À regarder encore les arbres, le ciel bleu, la lumière du matin comme des cadeaux immenses. Beaucoup passent devant ces détails sans même les voir. Lui les contemple comme un homme qui connaît désormais la valeur exacte du temps.
« La vie est une chance », répète-t-il.
Pas une promesse de bonheur permanent. Pas une route facile. Une chance. Nuance immense.
Parce qu’il sait aussi que vivre, parfois, c’est supporter l’inconfort, les tempêtes, les pertes. Mais cela ne retire rien à la beauté du voyage. Peut-être même l’inverse.
À l’écouter parler, on a l’impression d’entendre quelqu’un qui a cessé depuis longtemps de compter ce qu’il lui manque pour ne regarder que ce qu’il a eu. Les regrets ? Très peu pour lui. Il préfère les mercis.
« Moi, je n’ai que des mercis à dire avant de partir », confie-t-il avec une douceur inattendue.
La phrase reste suspendue un instant. Elle frappe parce qu’elle semble venir d’un homme qui a vraiment vécu — les océans, les records, les naufrages évités, les plateaux télé, les rires, les silences. Tout cela condensé dans une gratitude presque enfantine pour « les bribes de vie » qu’il lui reste encore à savourer.
Et puis, fidèle à lui-même, il termine avec cette pointe d’humour noir qui empêche toute tristesse de s’installer complètement. Si jamais il ne peut plus venir en studio, plaisante-t-il, il enverra ses cendres à Laurent Ruquier.
Même face à la fin, Olivier de Kersauson continue donc de tenir la barre avec élégance. Sans grands discours. Sans peur spectaculaire. Juste avec cette conviction simple, presque lumineuse : la vie mérite d’être aimée jusqu’au dernier souffle.