Dossier Edgar Morin, un homme dans son siècle
Edgar Morin est mort à 104 ans : résistant, intellectuel, amoureux... un parcours exceptionnel dans le torrent du siècle
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Edgar Morin (1921-2026), ici en 2004. LEONARDO CENDAMO / LEEMAGE VIA AFP
Pour aller plus loin
A plus de 100 ans, Edgar Morin était l’un de ces êtres rares auxquels le passage du temps confère une forme de grâce et de légèreté. Si le fardeau des années faisait vaciller ses pas, ses mots sonnaient toujours clairs et justes sur les radios, dans des tribunes de journaux ou même sur son compte Twitter, où il jetait quotidiennement ses réflexions et états d’âme. Curieux de tout, à l’affût des nouvelles du monde, du cosmos, rien de ce qui était humain ne lui était indifférent.
Revers de cette magnifique longévité, dans notre imaginaire, il s’était comme figé dans ce grand âge et sa présence familière avait fini par nous faire perdre de vue tout ce que sa personnalité recelait d’exceptionnel. Ami de Jean Daniel, dont il louait « la qualité d’intelligence », il fut un compagnon de route du « Nouvel Observateur » dont il partagea les combats. « L’Obs » l’avait rencontré dans son ultime nid, un grand appartement en rez-de-jardin dans le centre piéton de Montpellier où ce nomade avait trouvé refuge, son Paris natal lui étant devenu trop pesant. Il s’est éteint ce 29 mai à l’âge de 104 ans
A lui seul, cet homme-là aura mené mille existences et carrières, sa vie est un roman rempli d’inattendu et de péripéties. Résistant, sociologue original et iconoclaste, cinéaste, philosophe, intellectuel engagé, libre amoureux, pionnier du combat écologique, il a croqué son siècle d’existence à pleines dents. Peut-être parce que, ainsi qu’il l’a raconté dans ses Mémoires, « Les souvenirs viennent à ma rencontre » (Fayard), il n’aurait jamais dû voir le jour. Ses parents étaient de petits commerçants juifs venus de Salonique, en Grèce, laïcisés depuis trois générations. Victime de la grippe espagnole en 1918, sa mère souffrait depuis d’une lésion cardiaque lui interdisant, en principe, toute grossesse – elle y risquait sa vie. Enceinte, elle fit donc une tentative d’avortement dont il réchappa de justesse, mais né sans vie le 8 juillet 1921, le cordon enroulé autour du cou, il fut réanimé à grand-peine par le médecin. Doublement miraculé, Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum, avait tiré de ce traumatisme premier « une forte capacité de résistance à la mort » et, à coup sûr, un incroyable talent de vivre.
Enfant unique et surprotégé, sauvage, il passe ses journées, entouré de livres, en symbiose avec sa mère. Un cocon dont, le jour de sa première rentrée des classes, son père devra l’arracher pour le traîner manu militari jusque dans sa salle de classe, le jeune Edgar refusant obstinément d’aller à l’école. Sa mère meurt alors qu’il n’a que 10 ans. Cette perte aggrave sa solitude tandis que l’image maternelle laisse en lui une « grande présence mythique ». L’étude devient, avec les livres et le cinéma, son grand refuge et sa plus grande passion. Ce climat familial autarcique ne l’empêche pas de se jeter très tôt dans l’engagement, qui lui semble aller de soi. « Nous vivions une période tellement intense, éruptive ! Ce sont les événements qui m’ont conduit à la politique. »
En résistance
En ces années 1930, Hitler a pris le pouvoir en Allemagne, des émeutes meurtrières d’extrême droite secouent Paris et les élèves du lycée Rollin (aujourd’hui Jacques-Decour) s’affrontent en discussions passionnées. Puis survient le Front populaire dont le climat d’émancipation, la liesse l’enflamment. L’adolescent de Ménilmontant se prend de passion pour l’actualité, pour la guerre d’Espagne et le combat des Républicains contre Franco mais aussi ses luttes internes. « J’étais très ému par les sévices et les meurtres qui frappaient les anarchistes. A 15 ans, je suis allé à la Solidarité internationale antifasciste, un organisme libertaire, pour participer à la confection de colis. »
Se refusant à choisir entre les horreurs du nazisme et celles du communisme, il lit des philosophes en quête d’une troisième voie, comme Simone Weil ou Emmanuel Mounier, fondateur du mouvement et de la revue « Esprit ». Il rejoint même les rangs d’un petit parti antifasciste et antistalinien. Ce n’est qu’après le déclenchement de la guerre et la bataille de Moscou, alors qu’il a quitté Paris où les examens ont été suspendus pour se réfugier à Toulouse, qu’il adhère au Parti communiste. Et que de pacifiste, il devient résistant.
« J’avais 20 ans, je voulais vivre intensément et non survivre, me planquer, c’est le romantisme de la jeunesse. Le communisme était un mouvement mondial, grâce à lui, on pouvait unir cette lutte patriotique à l’émancipation de l’humanité. »
Il s’engage, donc, au péril de sa vie, échappant plus d’une fois – et « par chance », dira-t-il plus tard – à la Gestapo. Ayant en horreur tout sectarisme, toute haine, fut-elle anti-« boche », il choisit comme secrétaire un Allemand fuyant le nazisme qui mourra sous les sévices de ses compatriotes.
Ces années agitées sont aussi celles de la découverte d’un monde intellectuel – Vladimir Jankélévitch, réfugié dans la Ville rose, fait cours dans l’arrière-salle d’un café – et de la rencontre avec sa première épouse, Violette Chapellaubeau. Clandestinité oblige, Edgar Nahoum adopte le pseudonyme de Morin, qu’il conservera ensuite. « Par fidélité à cet engagement mais sans jamais abandonner mon nom de naissance pour autant. »
Edgar Morin (à droite) avec l’écrivain Jean-Francis Rolland, tous deux dans la Résistance, à Paris, en 1943. COLLECTION PERSONNELLE D'EDGAR MORIN
La guerre a coupé court aux études qu’il chérissait tant. Bachelier en 1939, il avait suivi des cours d’histoire à la Sorbonne, mais aussi de droit, d’économie, de sociologie. Boulimique de savoirs, il s’était aussi inscrit à Sciences-Po, toutes ces matières lui semblant indispensables pour entrevoir la marche du monde. « Je m’étais mis aux études, non pour avoir un métier, mais pour savoir de quoi était fait le destin humain. » L’Histoire lui offre des cours de rattrapage.
Après la Libération, alors qu’il traverse une période de flottement qui suit le retour à la vie civile, il apprend que les Soviétiques laissent les Alliés entrer à Berlin. Il saute dans un avion militaire en direction de cette ville qui l’a toujours fasciné. L’amoureux du cinéma berlinois des années 1920, de « l’Opéra de quat’sous » au « Docteur Mabuse », se retrouve à parcourir une ville dévastée, explore le bureau en ruine de la chancellerie de Hitler, contemple le tas de cendres formé par son corps et celui d’Eva Braun. Devenu chef du bureau de la « propagande » pour le gouvernement militaire français à Baden-Baden, il rédige son premier essai, un état des lieux du pays, « l’An zéro de l’Allemagne » – le réalisateur italien Rossellini lui en empruntera le titre pour son film sorti en 1948, « Allemagne année zéro ».
« Autocritique »
De retour en France, Edgar et Violette sont hébergés chez leur amie Marguerite. Duras vit alors rue Saint-Benoît, à Saint-Germain-des-Prés, avec son mari Robert Antelme et Dionys Mascolo. D’inépuisables discussions rassemblent, autour du légendaire trio, les Queneau, les Merleau-Ponty, Georges Bataille et Michel Leiris… Pour survivre, Morin place des articles dans la presse… et se fait régulièrement virer pour indépendance d’esprit – il a déjà du mal avec la ligne du Parti. Le voilà bientôt chômeur.
Pourquoi pas, alors, un nouveau livre ? Il se décide pour une étude sociologique autour de la mort, des attitudes humaines envers elle. « J’étais très marqué par la disparition de ma mère, j’avais vu plusieurs de mes camarades tués pendant la Résistance, des membres de ma famille étaient morts en déportation, j’avais risqué ma vie : ce sujet s’imposait à moi. »
Découvrant qu’il n’existait guère qu’une poignée d’ouvrages sur cette question, il se plonge dans son sujet et navigue entre l’histoire, la biologie, la psychologie, l’art, la psychanalyse… C’est alors qu’il forme sa façon de travailler, « pluridisciplinaire et transversale », imaginant des méthodes et des principes pour relier les savoirs. Il découvre chemin faisant que le mythe, la religion, les idéologies constituent des réalités humaines aussi importantes que la lutte des classes et les processus économiques. Ce livre, personnel dans sa méthode, singulier dans son origine, participe de sa « rupture subjective avec le marxisme ». De fait, « l’Homme et la mort » sort en librairie l’année même de son exclusion du PCF, en 1951.
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C’est un article dans « France Observateur », l’hebdomadaire des sociaux-traîtres, qui lui vaut ces honneurs. La rupture lui procure, racontera-t-il, « comme un chagrin d’enfant, énorme mais très court ». En réalité, il a déjà fait la moitié du chemin : sans s’en ouvrir à personne, il a cessé de payer sa cotisation depuis l’année 1949. Le verdict sonne comme une libération. Il tire de cet épisode un livre au titre caustique, « Autocritique » (1959), introspection empruntant des accents à Montaigne : je veux, déclare-t-il, « me vider, me nettoyer, me rendre transparent, afin de voir clair, à travers moi-même, par-delà moi-même ».
Tout y passe : le « crétinisme culturel » du Parti, les mensonges de Moscou au moment des grands procès menés contre les dirigeants déchus, les bêtises avalées au nom de la dialectique. Mais le plus saisissant reste l’exploration intérieure. Lorsque deux camps s’opposent frontalement, il faut les combattre pour trouver sa propre voie : pourquoi avoir un temps cedé sur ses convictions les plus profondes pour croire au communisme ? L’enquête est aussi intime qu’anthropologique : « J’ai voulu retrouver les processus mentaux et les systèmes de rationalisation qui m’ont porté à adhérer “rationnellement” à ce qui, auparavant, me semblait délirant et répugnant. » Cette hantise de la logique froide prête à tout sacrifier s’ajoutera au refus du conformisme pour dessiner le cap politique qui sera dorénavant le sien, et qui le poussera à assumer, si nécessaire, des positions minoritaires dans le combat politique.
Edgar Morin chez lui, le 16 juin 1969. ANDRÉ PERLSTEIN / ROGER-VIOLLET
Ce sera le cas pendant la guerre d’Algérie. Edgar Morin participe en 1955 avec Dionys Mascolo à la création du Comité des intellectuels français contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord. A la différence de nombreux intellectuels, il prend parti pour le Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj contre les leaders du Front de Libération nationale (FLN), appuyés par les staliniens. Cinq ans plus tard, il refuse de signer, malgré les pressions amicales, le « Manifeste des 121 », qui soutient le « droit à l’insoumission » en Algérie et rassemble la fine fleur de l’intelligentsia française et même européenne. Il s’en explique quelques jours plus tard dans un article à « France Observateur », égratignant un goût de la posture – « comme si le soutien inconditionnel au FNL exprimait la morale absolue ». Ici encore l’Histoire donnera raison à sa justesse d’analyse. L’époque, hélas, est peu propice à la nuance.
Franc-tireur de la recherche
Avec « Autocritique », qui date de 1959, Edgar Morin inaugure une veine autobiographique qu’il poursuivra toute sa vie, faisant de lui-même, de ses propres méandres, un cas d’école de la complexité des choses humaines, et se livrant à intervalles réguliers à la publication de journaux intimes ou de livres d’entretiens.
Les années 1950 sont aussi celles de l’entrée au CNRS, notamment grâce au soutien des philosophes Merleau-Ponty et Jankélévitch. Franc-tireur de la recherche, le bientôt trentenaire refusait de se plier aux rigidités du monde académique – et plus encore de passer l’agrégation. Enfin stable économiquement, il s’adonne à des recherches tous azimuts, notamment sur les pratiques culturelles. Il court les festivals et les ciné-clubs, publie articles et essais dont un consacré aux « Stars » (1957). Il coréalise avec le cinéaste Jean Rouch « Chronique d’un été », reportage sociologique dans les rues de Paris autour de la question : « comment vis-tu, qu’est-ce que le bonheur ? », inventant ce qu’il appelle lui-même le « cinéma-vérité ».
Explorateur infatigable, il sent poindre la nouveauté, fait de la culture de masse son objet − ce qui lui vaut les foudres de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron dans un article au titre sarcastique : « Sociologue des mythologies et mythologies de sociologues ». Mais Morin ne se laisse pas impressionner. Sensible à la jeunesse, avec qui il se sent toujours en affinité, il sait à la fois rendre justice à la génération « yéyé » – celle qui danse au rythme de Johnny Hallyday ou de Sylvie Vartan – dans un article du « Monde », et à la révolte des étudiants de Mai-68 qu’il analyse comme une « contestation globale de la société adultérée » dans un petit livre qu’il signe à chaud avec ses complices Claude Lefort et Cornelius Castoriadis.
