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Jeannie Rousseau

AMNIARIX Jeannie Rousseau

Nom de code : AMNIARIX, ou l’incroyable destin de Jeannie Rousseau




 Elle avait 21 ans. Elle parlait un allemand parfait. Et elle possédait une mémoire qui fonctionnait comme une caméra.



En 1940, lorsque les forces nazies déferlèrent sur la France, la plupart des gens baissaient la tête et tentaient de survivre. Jeannie Rousseau choisit une autre voie.

Son père, ancien fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères, la proposa pour travailler comme interprète auprès d’officiers allemands en Bretagne. Elle était jeune, élégante et chaleureuse — exactement le type de femme que les hommes puissants sous-estiment. Alors ils parlaient librement en sa présence. Et Jeannie écoutait chaque mot.

Elle commença à transmettre ce qu’elle entendait à la Résistance française. Lorsque la Gestapo devint suspicieuse et lui ordonna de quitter la région côtière, elle ne se cacha pas.

Elle partit à Paris. Et obtint un autre poste de traductrice.

Cette fois, elle travailla pour des industriels français en lien avec les dirigeants militaires allemands. Puis, une nuit de 1941, dans un train reliant Paris à Vichy, elle croisa un ancien camarade d’université — Georges Lamarque. Il se souvenait d’elle : elle avait terminé première de sa promotion, dotée d’un talent exceptionnel pour les langues. Il lui proposa de rejoindre son réseau de renseignement, appelé les Druides.

Elle accepta sans hésiter. Son nom de code : Amniarix.

Sa méthode était presque trop simple. Elle écoutait. Elle posait des questions innocentes. Et lorsque des officiers allemands commencèrent à parler d’une nouvelle arme terrifiante — des fusées capables de parcourir des centaines de kilomètres et de frapper des villes ennemies — elle fit quelque chose de brillant.

Elle fit semblant de ne pas les croire.

« Cela ne peut pas être réel », leur disait-elle, les yeux grands ouverts. « Vous exagérez. »

Ils répliquaient. Elle continuait de douter. Encore et encore, elle jouait les sceptiques.

Et cela fonctionnait.

Un officier, déterminé à la convaincre, lui montra des esquisses techniques — dimensions, chiffres, détails du programme d’essais. Jeannie n’avait aucune formation en ingénierie. Mais elle possédait cette mémoire extraordinaire. Elle absorba tout : les chiffres, l’organisation, l’emplacement du site sur la côte baltique.

Cette nuit-là, elle écrivit tout. Mot pour mot.

Ses rapports parvinrent à l’analyste du renseignement britannique R. V. Jones à Londres. Lorsqu’il demanda qui était la source, on lui répondit seulement que cela venait « de l’une des jeunes femmes les plus remarquables de sa génération ». Ses informations sur le programme des bombes volantes V-1 — en particulier le site d’essais jusqu’alors inconnu de Zempin — s’avérèrent déterminantes. Elles aidèrent les Alliés à comprendre l’ampleur du programme de fusées allemand et contribuèrent directement à des raids qui perturbèrent la production et les essais, sauvant des milliers de vies.

Elle continua à travailler jusqu’en 1944. Mais juste avant le Débarquement, un plan visant à l’évacuer avec deux autres agents fut trahi. La Gestapo l’arrêta à La Roche-Derrien le 28 avril 1944.

Même au moment de son arrestation, elle réussit à prévenir ses compagnons. L’un d’eux s’échappa.

Ils l’envoyèrent à Ravensbrück. Puis à Königsberg — un camp punitif. Puis à Torgau. Tout au long de ces épreuves — les interrogatoires, la famine, la tuberculose — elle ne céda jamais. Elle ne révéla jamais ce qu’elle avait fait ni ce qu’elle savait.

Lorsque la Croix-Rouge suédoise la libéra en 1945, elle était à peine vivante.

Elle se rétablit dans un sanatorium en Suède, où elle rencontra Henri de Clarens, survivant à la fois de Buchenwald et d’Auschwitz. Ils se marièrent et eurent deux enfants. Après la guerre, elle travailla discrètement comme interprète indépendante pour les Nations unies.

Pendant des décennies, presque personne ne connut son histoire.

Elle évita les journalistes. Elle évita les historiens. Elle reçut la Légion d’honneur en 1955 et la médaille de l’Agence de la CIA en 1993, mais donna très peu d’interviews. Ce n’est qu’en 1998 que le journaliste David Ignatius du Washington Post parvint enfin à la faire parler.

Il lui demanda pourquoi elle avait fait cela — pourquoi elle avait tout risqué alors que d’autres étaient restés silencieux.

Elle sembla presque surprise.

« Je l’ai simplement fait, c’est tout », dit-elle. « Ce n’était pas un choix. C’était ce qu’il fallait faire. »

Plus tard, en réfléchissant à son rôle pendant la guerre, elle resta fidèle à sa modestie.

« Ce que j’ai fait était si peu de chose », dit-elle. « D’autres ont fait tellement plus. Je n’étais qu’une petite pierre. »

Mais cette petite pierre — une femme de 21 ans dotée d’une mémoire exceptionnelle et d’un talent pour feindre l’ignorance — contribua à stopper l’un des programmes d’armes les plus terrifiants de l’histoire.

Elle mourut le 23 août 2017. Elle avait 98 ans.

La plupart des gens n’ont jamais entendu son nom.

Maintenant, vous le connaissez.


Le monde littéraire.







Accueil>Jeannie de Clarens, l’espionne qui venait de Sciences Po

2 janvier 2019

Jeannie de Clarens, l’espionne qui venait de Sciences Po

Jeannie de Clarens, née Rousseau, première de sa promotion en juillet 1940, entame au sortir de la rue Saint-Guillaume une carrière d’espionne-interprète exceptionnelle. À 23 ans, elle a offert aux Alliés un des renseignements les plus précieux de la Deuxième Guerre Mondiale. Une véritable héroïne de “l’armée des ombres”, à qui Sciences Po rend aujourd’hui hommage en baptisant un des ses amphithéâtres à son nom.

C’est parfois au détour de la plus grande banalité que l’Histoire fait irruption. La dernière page du dossier, brillant et presque ennuyeux, de l’étudiante Jeannie Rousseau, n’en est que plus émouvante. Dans la neutralité administrative d’un courrier de l’automne 1940, la scolarité de l’Institut d’études politiques de Paris “rappelle” à son étudiante “que, du fait des événements (sic), vous n’avez pu passer en juin la totalité des examens que vous avez à subir pour le diplôme.” Nul ne sait alors de quoi ces “événements” sont le nom. Ni que ce feuillet dactylographié, qui n’a pas empêché Jeannie d’être diplômée première de la promotion 1940, s’adresse à celle qui deviendra l’une des plus grandes espionnes de Deuxième Guerre Mondiale. Une héroïne de l’armée des ombres : ses aventures, dignes d’un scénario de cinéma, ont éveillé la curiosité de reporters américains du New York Times qui lui ont rendu à sa mort en août 2017 un hommage (eng.) dont on cherche en vain l’équivalent dans la presse française.

Étudiante en Finances privées à 18 ans, espionne-interprète à 21 ans

C’est sous la monotonie d’un parcours académique sans accroc que se cache la romanesque destinée de Jeannie Rousseau, reçue à 18 ans dans la section Finances Privées de l’Institut, espionne à 21 ans dans le Paris occupé. Comment cette jeune femme à l’excellence aussi lisse que sa mise en plis a pu duper les Allemands et collecter des renseignements d’une valeur exceptionnelle sur leurs armes secrètes (V1 et V2), sauvant un nombre considérable de vies ?

D’abord, en parlant un allemand parfait, comme son anglais. La jeune Jeannie excelle en langues - ainsi que dans toutes les autres matières, de l’économie sociale aux assurances, en passant par “Formes moderne de la fortune mobilière”. Mais au-delà, “elle aimait à l’Institut  cette ouverture sur les cultures étrangères”, raconte son amie Claude du Granrut, qui l’a connue en 1946 et confie : “c’est grâce à Jeannie que j’ai fait Sciences Po ! Elle a tout fait pour que j’y entre. Elle avait adoré cet échange culturel permanent, et s’y était fait des amis très chers”.

“Amniarix”, une recrue de choix pour la Résistance

Mon image

La maîtrise de l’anglais lui ouvrira, après-guerre, les portes d’une carrière d’interprète pour les institutions internationales. Dans le conflit, son allemand courant lui valut le meilleur comme le pire. C’est grâce à lui qu’elle entre dans la carrière d’espionne-interprète. À Dinard d’abord - où son père avait cru prudent de déplacer sa famille - elle officie entre les services locaux et les autorités allemandes, et communique tout ce qu’elle apprend sur les préparatifs de l’occupant. À Paris ensuite, où elle revient en 1941 et devient interprète pour une association d’hommes d’affaires, mettant peut-être à profit ses cours encore tout récents sur “Les grandes industries modernes” et “La politique commerciale des grandes puissances”? Toujours est-il qu’elle utilise son talent et sa ruse pour gagner la confiance des Allemands, jouant les naïves pour glaner des secrets militaires de la plus haute importance : “Je les regardais médusée, en leur répétant qu’ils ne pouvaient pas être sérieux quand ils parlaient de ces nouvelles armes plus rapides et qu’un avion, raconte-t-elle dans un article (eng.) du Washington Post en 1998. Soucieux de la convaincre, l’un des officiers ira jusqu’à lui montrer les plans des fusées, qu’elle enregistre dans sa mémoire photographique. “Mais à quoi bon accumuler des informations, si ce n’est pour les transmettre ?” résumait-elle comme une évidence.

Le scénariste du film de sa vie tient là une scène d’anthologie : le destinataire de ces précieuses informations surgit dans un train de nuit bondé filant à travers la France occupée. Il s’appelle Georges Lamarque, et a reconnu Jeannie malgré la faible lueur qui éclaire le couloir : c’est bien cette jeune femme si vive et si douée en langues étrangères qu’il a croisée à l’Institut d’études politiques avant le début de la guerre. Une recrue de choix pour le réseau de Résistance des “Druides” - affilié au réseau Alliance - qu’il a fondé. Elle accepte sans hésiter, et entame sa double vie sous le nom “d’Amniarix”.

Une force de caractère exceptionnelle

À ses dons en langues, il faut en effet ajouter au portrait, plus si lisse, de Jeannie, une intelligence exceptionnelle, remarquée par tous ses professeurs, comme Pierre Waline, en “Économie sociale”, qui commente ainsi ses deux exposés oraux de 1938 : “L’un est bon, l’autre presque trop bon. Parole facile, un peu trop rapide. Étudiante intelligente, évidemment plus douée pour l’exposé oral que pour un travail écrit, devrait donner mieux…”

Elle donna plus que mieux : une trajectoire exceptionnelle. Mais elle paiera très cher sa maîtrise des langues et de l'argumentation.  En 1944, elle est arrêtée au cours de sa tentative d’exfiltration vers Londres. Déportée à Ravensbrück, puis au camp de travail de Torgau, Jeannie prend la tête d’une fronde des détenues. Il faut imaginer cette jeune femme de 25 ans, d’une audace folle et mortelle, expliquer aux autorités d’un camp de concentration qu’en vertu de la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre, les prisonnières ne pouvaient être forcées à fabriquer des armes. Son geste lui coûtera presque la vie. Enfermée au cachot de Ravensbrück, atteinte de la tuberculose, confrontée à une horreur qu’elle a grand-peine à raconter à ses propres enfants, c’est une mourante que la Croix Rouge suédoise libère en 1945. Elle survit à une opération de la dernière chance, et rencontre en convalescence un autre survivant, son mari Henri de Clarens, rescapé de Büchenwald et d’Auschwitz. Aucun mot d’allemand ne franchira plus jamais les lèvres de Jeannie. “Mais cela ne l’a pas empêchée d’inscrire ses enfants en section allemande à l’école !”, rappelle avec admiration son fils Pascal de Clarens. Prouvant que son goût pour l’ouverture résista à tout, même à l’indicible.  

“L’héroïsme, c’est une question de réflexe”

Devenue interprète de haut niveau pour les Nations Unies et d’autres organisations internationales, Jeannie de Clarens a décliné presque toutes les demandes de journalistes et d’historiens après la guerre. “Les gens voulaient oublier, déclare-t-elle aux journalistes du Washington Post en 98. Les gens ne voulaient pas savoir.” Des décennies plus tard, elle accepte en 1993 de recevoir la Seal Medal des mains du Directeur de la CIA, R. James Woolsey. Décorée de la Médaille de la Résistance et de la Croix de Guerre, elle est nommée grand officier de la Légion d’honneur en 2009. Dans ses confidences au Washington Post, unique et précieux témoignage publié, elle botte en touche sur la question du sens de son engagement. “Pourquoi je l’ai fait ? Je l’ai juste fait, c’est tout. Comment aurais-je pu ne pas le faire ? L’héroïsme n’est pas une question de choix, mais de réflexe. Cela relève du système nerveux central, pas du cerveau supérieur.”

On l’imagine sans peine, levant un sourcil ironique à l’idée de figurer au fronton d’un amphithéâtre. Gageons que ses bons souvenirs de la rue Saint-Guillaume lui auraient fait pardonner à Sciences Po de briser ce trop long silence. En attendant le jour où un scénariste curieux dénichera son histoire ?

Sources : 

> En savoir plus sur le baptême des amphis aux noms de Jeannie de Clarens et Simone Veil

Légende de l'image de couverture : @Sciences Po/mission Archives, avec l'aimable autorisation de P. de Clarens




Interception

Jeannie, dans la gueule du loup

 (Première diffusion le )
Provenant du podcast

Interception vous présente une combattante de l'ombre, une de ces femmes dont le courage a contribué à la défaite de l'Allemagne nazie, une espionne Française qui n'a jamais raconté, dans notre pays, son étonnante histoire. A l'époque, elle s'appelait Jeannie Rousseau, aujourd'hui Jeannie de Clarens. Nom de code dans la résistance : Amniarix. Elle a transmis à Londres des renseignements très précis sur les armes secrètes V1 et V2. Les bombes volantes et les terribles missiles allemands, à quelques mois près, auraient pu changer le cours de la guerre et empêcher le débarquement… Amniarix a été arrêtée peu de temps avant le Jour J. Elle a survécu à l'épreuve terrible de la déportation : Ravensbrück, Torgau, Königsberg… Deux condamnations à morts, la faim, la maladie… Soixante ans plus tard, Jeannie de Clarens a accepté de rassembler ses souvenirs d'espionne, au micro de Philippe Reltien.


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