LVMH : la guerre de succession ÉPISODE 1

 

Bernard Arnault, le milliardaire qui ne veut ni mourir ni entendre parler de sa succession

Enquête  C’est une lutte de pouvoir qui déchire la plus riche famille de France. Entre les cinq enfants de Bernard Arnault, 77 ans, un conflit à bas bruit mine de l’intérieur le géant français du luxe LVMH et pourrait le déstabiliser à long terme. Dans les coulisses, malgré la tournée promotionnelle d’Hélène Mercier-Arnault pour imposer aux forceps le récit d’une unité familiale, chaque étincelle suffit à rallumer les divisions.

Par  Camille Vigogne Le Coat et Clément Lacombe

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Bernard Arnault, PDG du Groupe LVMH, lors de la présentation des résultats de l’année 2025, le 28 janvier 2026.

Bernard Arnault, PDG du Groupe LVMH, lors de la présentation des résultats de l’année 2025, le 28 janvier 2026. ERIC TSCHAEN/REA

Pour aller plus loin

Longtemps, Bernard Arnault s’est levé de bonne heure. Devenu l’homme le plus riche de France, et même certains jours l’homme le plus riche du monde (tout dépend de la Bourse), il pourrait à 77 ans faire enfin la grasse matinée, profiter de ses milliards, retranché dans sa villa de Saint-Tropez ou sur une plage de son île privée aux Bahamas. Le PDG du géant du luxe LVMH continue pourtant, inlassablement, de se lever tôt. Le travail est au centre de la vie du milliardaire, réputé pour sa discipline, son obsession du détail, et ses journées passées à surveiller son empire (Louis Vuitton, Dior, Moët et Chandon…), évalué à 250 milliards d’euros. Ses proches disent de lui qu’il n’a « pas d’amis » ; ses loisirs se limitent à la pratique du piano et un peu de tennis. Ses passions, les vraies, se résument à deux choses : son groupe et sa famille. Deux entités aujourd’hui fragilisées par les tensions qui traversent le clan.

Au cœur des turbulences, la question – taboue – de l’identité du successeur, pour remplacer le père, le jour venu, à la tête de l’entreprise. Ses cinq enfants, issus de ses deux mariages, sont tous en concurrence. Une situation que vient compliquer la personnalité d’Hélène Mercier-Arnault, son épouse, décrite par certains comme incontrôlable. Une histoire violente, longtemps restée secrète, dans cette famille recomposée si discrète et soucieuse de sa vie privée. Un conflit qui menace le cœur de l’empire du luxe à la française et sur lequel le tout-puissant Bernard Arnault semble, une fois n’est pas coutume, ne pas avoir de prise.

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Le PDG a dédié sa vie à cette multinationale. L’an dernier, il en a encore modifié les statuts pour avoir le droit de la diriger jusqu’à ses 85 ans, contre 80 ans précédemment. « Tu aurais dû mettre 100 ans », lui a glissé le richissime financier américain Warren Buffett, 95 ans. Afin de durer, Bernard Arnault se passionne pour la médecine anti-âge, les sciences de la longévité, surveille avec rigueur ce qu’il mange. « Trois brocolis environ », plaisantent ses proches au sujet de ce grand échalas à la silhouette légèrement courbée par les ans, qu’on dit terrorisé par la mort et la maladie, capable de changer brusquement de sujet si une connaissance évoque, devant lui, un cancer ou un AVC.

La famille la plus puissante de France

Le 12 janvier, Bernard Arnault est devenu, en entrant à l’Académie des Sciences morales et politiques, un immortel. Une cérémonie symbolique, certains ont dit pompeuse, à laquelle toute la famille a assisté, sous la coupole de l’Institut, respectueuse devant le sacre du paternel. Ce jour-là, tout le clan a posé endimanché devant un photographe dépêché par LVMH : Bernard Arnault en costume vert d’académicien, sa femme Hélène Mercier-Arnault, épousée en secondes noces, sa fille et ses quatre fils. Cinq enfants qui partagent tous le port altier de leur père, même large front dégagé, élégance naturelle des gens bien nés et parfaitement éduqués. Cinq enfants qui, tous aussi, travaillent au sein de l’empire LVMH.

Les deux aînés, issus de son premier mariage avec Anne Dewavrin, Roubaisienne de naissance comme lui : Delphine Arnault, 51 ans, regard perçant comme son père, la plus discrète de la famille et pourtant PDG de Christian Dior Couture, la maison chérie autour de laquelle LVMH a été bâti ; Antoine, 48 ans, chaleureux, directeur de l’image de LVMH. Les trois plus jeunes, ensuite, nés de son union avec Hélène, sa seconde épouse. Alexandre Arnault, 33 ans, impulsif et pressé, ami de longue date de Jared Kushner, le tout-puissant gendre de Donald Trump, aujourd’hui directeur général adjoint de Moët Hennessy, la filiale de vins et spiritueux ; Frédéric Arnault, 31 ans, polytechnicien comme son père, patron de la maison de couture Loro Piana ; et enfin Jean Arnault, 27 ans, le petit dernier, le plus cool, disent les membres du clan, « chouchou » de Brigitte Macron (elle était sa prof de français au lycée privé Franklin), directeur de l’horlogerie de Louis Vuitton.

Le 12 janvier, le milliardaire Bernard Arnault, en costume vert d’académicien, entre à l’Académie des Sciences morales et politiques. Sur la lame de son épée, l’immortel a fait graver une phrase d’Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que la connaissance. »

Le 12 janvier, le milliardaire Bernard Arnault, en costume vert d’académicien, entre à l’Académie des Sciences morales et politiques. Sur la lame de son épée, l’immortel a fait graver une phrase d’Albert Einstein : « L’imagination est plus importante que la connaissance. » STEPHANE DE SAKUTIN/AFP

Ce jour-là, tous sourient face à l’objectif. Cette photo n’a pourtant rien de banal. Derrière l’image lisse de papier glacé, la famille la plus puissante de France connaît depuis trois ans de fortes turbulences, qui l’exposent et la fragilisent. Le petit monde des affaires et de la politique a pris l’habitude de présenter ce conflit – tantôt larvé tantôt frontal – comme un remake français de « Succession », la folle série de HBO dans laquelle les enfants d’un milliardaire se déchirent pour prendre la suite de leur père.

Chez les Arnault, comme dans tant de familles, l’histoire est souvent passionnelle, pas toujours rationnelle, avec ses rivalités et ses non-dits. Ses conséquences sont en revanche hors du commun, vu le poids du groupe de Bernard Arnault dans l’économie française. Les quatre lettres du géant LVMH pèsent à elles seules 1 % du produit intérieur brut de la France. Il est le premier contributeur fiscal du pays, le premier recruteur privé, la première entreprise par la capitalisation boursière, le premier exportateur… « Cette succession, c’est la grande histoire du capitalisme français des cinq prochaines années », assure un conseiller de Bernard Arnault à propos des divisions familiales. Un sujet explosif, surveillé de près à l’Elysée et qui devrait être soulevé lors de l’assemblée générale de LVMH le 23 avril (les actionnaires, petits ou gros, y ont l’occasion, une fois par an, de poser leurs questions aux dirigeants).

Les héritiers se jaugent

Pour comprendre les enjeux de cette bataille hors du commun, « le Nouvel Obs » a enquêté durant des mois et réalisé plus d’une trentaine d’heures d’entretien avec des sources de premier plan, toutes exigeant l’anonymat le plus total. Un sujet sur lequel Bernard Arnault (qui n’a pas répondu à nos sollicitations) déteste, plus que sur tout autre, s’épancher. « La question de la succession n’est pas à l’ordre du jour : la limite d’âge du PDG a été ajustée et approuvée à plus de 99 % par les actionnaires lors de la dernière assemblée générale », nous a indiqué LVMH dans un communiqué. Et le groupe de luxe d’ajouter : « Il n’existe aucune dissension au sein de la famille : les cinq enfants de Bernard Arnault travaillent ensemble, sont pleinement alignés sur la stratégie et unis derrière leur père. Les rumeurs ou récits contraires relèvent de spéculations infondées. » Circulez, il n’y a rien à voir ?

La succession n’est jamais abordée lorsque les cinq enfants se réunissent, une fois par mois, pour déjeuner autour de leur père au siège du groupe, dans la salle adjacente à son bureau. Les agapes familiales ressemblent à un mini-conseil d’administration dans ce clan si puissant où l’on n’improvise jamais rien. Ordre du jour fixé à l’avance, prises de parole soigneusement calibrée, jamais un mot plus haut que l’autre. Comme dans un comité exécutif parallèle, où chacun serait placé à de très hautes responsabilités, Delphine, Antoine, Alexandre, Frédéric et Jean débattent, sous les yeux de leur père, des nominations à venir, d’un créateur à remplacer, de la marche du monde et de son influence sur les affaires. Dans cette famille où rien n’est normal, où tout est business, chaque intervention est analysée, soupesée par le milliardaire. Un jour, un de ses cinq enfants devrait, sauf surprise, s’installer dans son fauteuil.

Les enfants Arnault, de gauche à droite : Jean, Frédéric, Alexandre, Antoine et Delphine (à droite de l’image), lors de l’inauguration du campus Jean-Arnault, nommé ainsi en hommage au père du PDG de LVMH et construit à l’emplacement exact de la première usine familiale, près de l’Edhec Business School de Roubaix, le 9 juillet 2021.

Les enfants Arnault, de gauche à droite : Jean, Frédéric, Alexandre, Antoine et Delphine (à droite de l’image), lors de l’inauguration du campus Jean-Arnault, nommé ainsi en hommage au père du PDG de LVMH et construit à l’emplacement exact de la première usine familiale, près de l’Edhec Business School de Roubaix, le 9 juillet 2021. LEWIS JOLY/JDD/SIPA

Le créateur de LVMH a toujours affirmé que la multinationale, l’œuvre de sa vie, devait rester une entreprise « familiale », et avoir comme PDG un Arnault, même après Bernard Arnault. Pour cela, le patriarche a d’ailleurs pris ses précautions au niveau capitalistique, en augmentant le contrôle de la famille sur le géant du luxe, jusqu’à posséder aujourd’hui plus de 50 % des parts, le reste étant coté en Bourse. S’il préside toujours à ses destinées, le septuagénaire a d’ores et déjà transmis à chacun de ses cinq enfants 20 % des actions de la structure hébergeant la participation familiale, avec impossibilité de les vendre avant trente ans : un système en « commandite », qui permet aux Arnault de s’assurer un contrôle sur la multinationale.

Sur l’identité du successeur, en revanche, le flou est total. Qui sera l’héritier ? Qui aura les faveurs du père pour lui succéder ? La loi oblige le groupe à un plan de succession, mais celui-ci est purement formel, disent tous les dirigeants de la firme, et concernerait juste son futur immédiat, en cas de décès soudain de son PDG. Pour le reste, impossible de connaître les volontés du père… « Ça ne sera pas possible de gouverner à cinq, il faut un chef pour que ça marche », a lâché Alexandre, le deuxième garçon, à un visiteur il y a quelques mois. Depuis que lui et Frédéric, deux des trois fils d’Hélène, ont fait leurs débuts dans le monde des affaires, l’atmosphère a changé au sein de l’entreprise. Si tous les enfants disent n’avoir aucun problème entre eux, en vérité, les héritiers se jaugent, s’observent, se scrutent. De quoi menacer de gripper la mécanique de précision mise en place par leur père, si attaché à une maîtrise totale des événements et garant de l’unité familiale…

◗ Le deuxième épisode de « LVMH, la guerre de succession » sera disponible jeudi matin sur note site.
◗ Une enquête à découvrir également en couverture de notre magazine de la semaine.

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