LVMH : la guerre de succession 3° épisode

 

« On n’en parle pas » : chez les Arnault, la fratrie se divise autour d’une succession taboue

Enquête  Au cœur des turbulences, la question de qui pourrait, le jour venu, remplacer Bernard Arnault à la tête de LVMH. Le dernier épisode de notre série éclaire la concurrence féroce à laquelle se livrent ses cinq enfants car, en secret, les ambitions s’affirment...

Par  Clément Lacombe et Camille Vigogne Le Coat

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Autour d’Hélène et de Bernard Arnault, de gauche à droite : Alexandre, Frédéric, Jean, Delphine et Antoine Arnault, réunis à Roubaix, en juillet 2021.

Autour d’Hélène et de Bernard Arnault, de gauche à droite : Alexandre, Frédéric, Jean, Delphine et Antoine Arnault, réunis à Roubaix, en juillet 2021. LEWIS JOLY/SIPA

Si les cinq enfants de Bernard Arnault, issus de ses deux mariages, admirent tous la capacité de leur père à bâtir un empire pesant 250 milliards d’euros, « l’après » est un sujet délicat. Dernier épisode de notre série sur la succession à LVMH, le géant français du luxe.

Les cinq enfants, eux, continuent de se retrouver, une fois par mois, aux déjeuners autour de leur père. « Un petit théâtre », a souri tristement l’un d’eux devant un proche. A table avec Bernard Arnault, les héritiers rangent pourtant au tiroir reproches, rancœurs et questions de succession. Au sein de la fratrie, « l’après » est un sujet délicat, qu’on n’évoque qu’en tremblant, tant on craint de vexer le père, en lui mettant un pied dans la tombe, fût-elle construite en or et en diamants. « Mon père est en pleine forme, il va très bien. On ne parle pas de la succession », a balayé un jour l’un de ses fils auprès du « Nouvel Obs ». Intouchable, indéboulonnable Bernard Arnault.

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Ses enfants admirent tous sa capacité à bâtir un empire pesant 250 milliards d’euros, son sens du produit, sa capacité de travail et ses journées à rallonge. Tous louent aussi le perfectionnisme de celui qui n’oublie jamais de visiter un magasin, même en vacances à l’autre bout du monde, quitte à épuiser salariés et collaborateurs. Tous savent aussi qu’ils n’ont jamais manqué d’amour. « Bernard Arnault est un homme qui déteste la terre entière, mais qui aime follement ses enfants », jure un intime de longue date.

Un système décrit comme « pervers » par certain

Ce père exemplaire pour les uns, hyper-exigeant pour les autres, a surveillé leurs devoirs, réclamant d’eux l’excellence, rêvant tout haut de fonder une lignée de polytechniciens, n’ayant jamais caché vouloir que ses enfants travaillent dans son groupe… Une affection qui ne l’a pas empêché de placer sa fille et ses fils dans une situation de concurrence et d’évaluation permanentes. Dans ce système décrit comme « pervers » par certains, chaque réussite ou échec comporte le risque de monter ou de descendre dans le palmarès paternel.

Longtemps, Antoine et Delphine (ici avec leur père, photo non datée) ont fait savoir que le fauteuil de PDG ne les intéressait pas...

Longtemps, Antoine et Delphine (ici avec leur père, photo non datée) ont fait savoir que le fauteuil de PDG ne les intéressait pas... GUY MARINEAU/WWD/PENSKE MEDIA VIA GETTY IMAGES

Car, à l’insu de Bernard Arnault, en secret, les ambitions s’affinent. Longtemps, Delphine et Antoine, les enfants de son premier mariage, ont fait savoir que le job de PDG et ses exigences, un sacerdoce, n’étaient pas pour eux. Est-ce encore le cas aujourd’hui, maintenant que leurs demi-frères travaillent eux aussi chez LVMH ? Dans le groupe, Frédéric et Alexandre ont la réputation d’être les plus portés sur la compétition, rêvant du fauteuil pour eux-mêmes. Une histoire de pouvoir bien plus que d’argent, dont personne autour de la table ne manque. C’est un secret, mais les plus jeunes ont grincé des dents, à l’été 2024, lorsque Antoine Arnault, qui s’exprime déjà beaucoup à l’occasion des « Journées particulières » de LVMH (cette opération marketing qui met en avant les métiers du luxe et de l’artisanat au sein du groupe), est apparu – détendu et charmeur – sur les plateaux de télé pour vanter le partenariat de l’entreprise et des Jeux olympiques.

Des rancœurs longtemps restées sous l’épaisse moquette du siège de LVMH, qui ont explosé à l’été 2025, avec l’épisode de la possible vente du journal « le Parisien », révélée dans « le Nouvel Obs ». Le quotidien, racheté par le groupe en 2015, a une influence centrale dans le paysage médiatique, où il donne le ton des matinales radio et télé.

Mais le titre perd aussi plus de 35 millions d’euros par an. Une situation insupportable pour Frédéric et Alexandre, qui affirment à qui veut l’entendre que financer un tel média et ses pertes constituerait un « acte de charité », surtout au moment où le retournement du marché mondial du luxe impose à chaque branche de faire des efforts. Et puis, estiment-ils, ce journal, si populaire, semble très éloigné de l’ADN du groupe. A-t-on déjà vu une publicité Louis Vuitton placée avant l’horoscope ? Garder un tel outil, sur lequel ils n’exercent qu’un contrôle relatif, relèverait, selon eux, de l’anachronisme à l’heure d’Instagram et des réseaux sociaux. Auprès de leur père, Alexandre et Frédéric évoquent enfin le lot de problèmes que pose le quotidien, comme ces SMS nocturnes du président de la République, envoyés sur le portable du PDG pour se plaindre d’une une trop critique, qu’il faut gérer au petit matin.

Pour toutes ces raisons, les deux frères poussent activement, pendant des mois, à une vente du « Parisien ». Et tant pis (ou tant mieux) si les pouvoirs d’Antoine, qui s’occupe des médias du groupe – « les Echos », « Paris Match », etc. – s’en trouvent diminués. Un acheteur potentiel tape justement à la porte : le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, une connaissance de quarante ans de leur père, connu pour imposer dans ses médias une ligne réactionnaire.

Au sein de la famille – où plus de la moitié des enfants a déjà mangé avec Jordan Bardella et où le père a récemment rencontré Marine Le Pen, autour d’un dîner qui rassemblait la crème des grands patrons français, comme « le Nouvel Obs » l’a raconté – les craintes liées à la progression de l’extrême droite se sont depuis longtemps effacées derrière la peur atavique d’une victoire de la gauche. Delphine et Antoine, les plus âgés des enfants, redoutent cependant le risque réputationnel à laisser, à un an de l’élection présidentielle, un tel outil entre les mains du propriétaire de CNews. Et si on les accusait de participer, eux aussi, à une possible victoire du Rassemblement national en 2027 ? En secret, Antoine Arnault passe quelques appels aux rares amis de son père pour qu’ils tentent de le convaincre de ne pas céder à l’offre, très généreuse, du propriétaire de Canal+. Le 30 septembre, Brigitte Macron en personne interpelle le benjamin, Jean, son ancien élève, croisé lors du défilé Louis Vuitton. « Mon Jean, pour la France, vous ne pouvez pas faire cela », implore la première dame. Même l’avocat François Sureau usera de son pouvoir de conviction pour essayer de persuader son ami Bernard Arnault que la décision est « importante pour l’histoire ».

La pression monte

Le projet de vente, finalement écarté par le patriarche, laissera des traces. Des articles de presse, notamment dans « Libération », évoquent pour la première fois, en une, les tensions familiales. L’épisode fait aussi entrer dans le groupe de nouveaux visages, des communicants qui parfois se font également la guerre. Voilà le très puissant Jean-Charles Tréhan, directeur des relations extérieures de LVMH, accusé par une partie de la famille de rouler exclusivement pour Antoine, son supérieur direct, ou, pire, de participer à une cabale médiatique contre les plus jeunes. « Une association de malfaiteurs », répète alors dans Paris Hélène Mercier-Arnault pour désigner le trio formé par le « dir com », son gendre Niel et son beau-fils Antoine, jugé aveugle ou sous l’emprise des deux autres.

Son fils Frédéric pilote la riposte. « Si on t’attaque, tape deux fois plus fort », lui a un jour conseillé Nicolas Sarkozy. Pour défendre ses intérêts et son image, le deuxième fils d’Hélène a signé un contrat avec Clara Paul-Zamour, qui s’est occupée, à Beauvau puis à Matignon, de Bernard Cazeneuve. Hélène Mercier-Arnault, elle, fait appel à Louis Jublin, l’ex-conseiller politique de Gabriel Attal, officiellement pour l’aider à promouvoir son disque. Dans le groupe, le quadragénaire exubérant est jugé coupable du grand déballage médiatique d’Hélène Mercier-Arnault. « Elle est sous influence », entend-on désormais dans les couloirs de l’entreprise, où on prie pour que la femme du patron se taise à nouveau. Jublin, lui, assume : Hélène, estime-t-il, a donné un visage humain à Bernard Arnault et à la famille… Ni la séance d’explication musclée qui a eu lieu entre Jublin et Tréhan ni les tentatives d’Anastasia Colosimo, ex-conseillère presse internationale d’Emmanuel Macron à l’Elysée et proche des deux hommes, n’auront permis d’aplanir la situation.

Frédéric et Alexandre (premier et deuxième à droite, au côté de leur père et de Jean en 2021) seraient les plus portés à la compétition au sein de la fratrie.

Frédéric et Alexandre (premier et deuxième à droite, au côté de leur père et de Jean en 2021) seraient les plus portés à la compétition au sein de la fratrie. GUILLAUME HERBAUT/AGENCE VU

Comment sortir par le haut d’une telle crise dont tout le monde se mêle ? Pour tenter d’éteindre l’incendie familial, le numéro deux de LVMH, Stéphane Bianchi, a réuni fin 2025 dans une même salle Antoine, Alexandre et Frédéric pour une séance de thérapie collective. Pas une franche réussite, selon les échos qui ont fuité, mais l’occasion, pour le directeur général adjoint, de jauger la profondeur des reproches entre frères. En début d’année, Frédéric a ensuite proposé que les enfants signent un communiqué commun pour démentir les dissensions, mais le projet est resté dans les limbes. De quoi déstabiliser un peu plus les hauts cadres du groupe qui, pour beaucoup, redoutent de prendre une balle perdue.

Chacun, parfois à son corps défendant, est associé à un membre de la famille : Stéphane Bianchi serait proche d’Alexandre et de Frédéric, la directrice financière Cécile Cabanis inféodée à Antoine et à Delphine… « Forcément, dans un tel contexte, vous vous planquez », soupire le patron d’une des « maisons » – le vocabulaire interne pour qualifier les marques. Une pression d’autant plus forte qu’un nombre croissant de gros actionnaires et d’analystes financiers demandent au groupe d’être plus transparent sur la succession. La question a été ouvertement posée lors de l’assemblée générale en 2025.

La bataille d’ego pour savoir lequel va diriger les autres

Pour échapper à cette guerre des tranchées, nombreux sont ceux qui, en interne, aimeraient que Bernard Arnault considère une autre option, celle d’un directeur général choisi à l’extérieur de la famille. « Ça se passe comme ça chez L’Oréal, et ça ne va pas si mal », glisse un conseiller du PDG. Une décision qui n’aurait aucun impact sur les dividendes que toucheront les enfants chaque année – potentiellement jusqu’à un demi-milliard d’euros par an chacun sur –, et qui mettrait un terme à la bataille d’ego pour savoir lequel va diriger les autres. Les (rares) courageux qui ont tenté de pousser cette solution auprès du septuagénaire ont tous été éconduits : prière de changer de sujet. Dans l’entourage du milliardaire, traité avec la déférence d’un chef d’Etat, personne ne prend le risque de le contredire, ou, pire, de le vexer.

Les enfants, eux, continuent de se voir à de grandes occasions, avec ou sans conjoints et enfants. Récemment, les fils Arnault se sont retrouvés autour d’une passion commune, le foot. Après avoir envisagé la reprise du Red Star, club de Saint-Ouen aux racines communistes, les garçons ont tous jeté leur dévolu sur le deuxième club de la capitale, le Paris FC, fin 2024. Autant pour bâtir une image plus populaire, loin du luxe, que pour resserrer les liens ténus qui unissent encore la fratrie. S’ils se retrouvent régulièrement dans les tribunes et siègent ensemble au conseil d’administration, le père, Bernard Arnault, n’a jamais mis les pieds au stade. « Vous êtes combien au classement ? Treizième de Ligue 1 ? Dans ma vie, je n’ai jamais été treizième », a-t-il lancé devant témoins à son aîné, Antoine, avant de lui promettre qu’il viendrait si et seulement si le club faisait son entrée dans le top trois du championnat.

Une façon, là encore, de placer ses enfants dans une compétition permanente, où seule l’excellence apporte la reconnaissance. Etait-ce pour convaincre son père – qui a orchestré, de lui-même, cette situation de rivalité constante – de la portée fédératrice du club ? Antoine Arnault avait organisé, le 13 février, une photo de la fratrie, tous autour d’un ballon signé Louis Vuitton pour un livre consacré à la marque et au sport. Dix techniciens et un photographe attendaient ses frères. Au dernier moment, Frédéric et Alexandre ont estimé qu’un tel cliché ne correspondait pas à la politique de communication de Vuitton. Ils ont tout annulé deux heures avant la prise de vue.

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