Lettre ouverte à Christophe Rivenq, maire d’Alès
Monsieur le Maire,
La nuit dernière, le RAID est venu vous chercher chez vous.
Chez vous.
Dans ce lieu où chacun devrait pouvoir fermer sa porte, retrouver les siens et laisser, quelques heures, les inquiétudes du monde à l’extérieur.
Quelques jours auparavant, votre épouse avait découvert deux balles de 9 millimètres dans votre boîte aux lettres. Des menaces avaient été inscrites sur les murs de votre domicile.
La violence ne s’est donc pas arrêtée aux portes de la mairie.
Elle est entrée dans votre vie personnelle.
Elle a franchi le seuil de votre maison. Elle s’est introduite dans le regard de votre épouse, dans l’inquiétude de vos enfants, dans chaque bruit entendu au milieu de la nuit, dans chaque courrier que l’on ouvre désormais avec appréhension.
Ceux qui vous menacent ne cherchent pas seulement à faire taire un élu.
Ils cherchent à atteindre un homme à travers ceux qu’il aime.
Ils veulent que votre engagement public devienne une menace pour votre famille. Ils veulent que l’écharpe tricolore que vous portez fasse peser la peur sur votre foyer.
C’est cette violence-là qu’il faut d’abord regarder.
La violence faite à votre épouse, qui a découvert elle-même ces balles.
La violence faite à vos enfants et à vos proches, qui doivent vivre avec l’idée que votre engagement pour votre ville puisse les mettre en danger.
La violence faite à un homme que l’on tente d’atteindre dans ce qu’il a de plus précieux, parce qu’on n’est pas parvenu à le faire reculer dans l’exercice de son mandat.
Et c’est alors que cette violence personnelle devient notre affaire à tous.
Car lorsqu’un maire de France doit être exfiltré de son domicile par le RAID, ce n’est plus seulement un homme et sa famille qui sont menacés.
C’est la République elle-même que l’on vient défier jusque chez lui.
Un maire n’est pas seulement un responsable politique.
Il est la République à hauteur d’homme.
Il est celui que l’on rencontre sur un marché, celui qui célèbre les mariages, protège les écoles, reçoit les familles, écoute les commerçants et tente de maintenir la paix dans sa ville.
Il est souvent le dernier visage concret de la puissance publique. Celui vers lequel on se tourne lorsque tout le reste semble lointain, abstrait ou impuissant.
Menacer un maire, c’est donc adresser un message à chaque citoyen.
C’est prétendre que la peur pourrait remplacer le suffrage.
Que les armes pourraient remplacer le débat.
Que des groupes criminels pourraient décider quels élus ont encore le droit d’agir, quelles paroles peuvent être prononcées et quelles parties de notre territoire doivent leur être abandonnées.
Un seuil historique a été franchi.
Mais ne nous trompons pas : l’atteinte à la République n’a pas commencé la nuit où le RAID est venu vous chercher.
Elle a commencé bien avant.
Elle commence lorsqu’une vieille dame n’ose plus emprunter seule la cage d’escalier de son immeuble, lorsque des hommes occupent un hall, contrôlent les allées et venues, imposent leurs horaires et leurs règles, tandis que les habitants apprennent à baisser les yeux.
Elle commence lorsque ces points de deal sont connus de tous, visibles de tous, parfois installés depuis des années, et que leur présence finit par être tolérée de fait, comme si elle faisait désormais partie du paysage.
Elle commence lorsqu’un commerçant préfère se taire parce qu’il sait que ceux qu’il pourrait dénoncer connaissent son adresse et celle de ses enfants.
Elle commence lorsqu’un enseignant hésite à signaler ce qu’il voit.
Lorsqu’un policier est reconnu en dehors de son service.
Lorsqu’un habitant renonce à témoigner parce qu’il ne croit plus que la puissance publique pourra le protéger.
Elle commence lorsque des adolescents sont recrutés comme guetteurs, vendeurs ou tueurs, puis mitraillés dans des règlements de comptes dont la sauvagerie ne suscite plus que quelques heures d’émotion.
Elle commence, enfin, lorsque la peur change de camp : lorsque ceux qui respectent la loi doivent se cacher, tandis que ceux qui la violent agissent à visage découvert.
Ce qui vous arrive ne surgit donc pas de nulle part.
La menace déposée dans votre boîte aux lettres est le prolongement de toutes celles que des Français subissent depuis des années dans leurs rues, leurs immeubles et leurs quartiers.
Elle est le prolongement de ces halls occupés, de ces familles terrorisées, de ces commerçants intimidés, de ces enfants recrutés et de ces habitants qui ne croient plus suffisamment en la protection de l’État pour oser parler.
La différence, cette fois, est que la violence a voulu atteindre celui qui représente la loi commune.
Et cette nuit n’est pas tombée du ciel.
Elle est l’aboutissement d’années d’aveuglement, de renoncements et de reculades.
Elle est le résultat d’une violence que l’on a trop longtemps tue, minimisée ou dissimulée derrière des mots destinés à ne froisser personne.
Ce qui vous arrive porte donc la marque d’une responsabilité historique.
Car tout avait été annoncé.
Les maires avaient alerté.
Les policiers avaient alerté.
Les magistrats avaient alerté.
Les enseignants, les éducateurs, les douaniers, les travailleurs sociaux et les habitants avaient alerté.
Ils avaient décrit l’enracinement des réseaux, le recrutement des enfants, la circulation des armes, l’intimidation des familles et la progression d’une économie criminelle qui ne se contente plus de vendre de la drogue, mais prétend imposer son autorité.
Et que leur a-t-on répondu ?
Qu’ils exagéraient.
Qu’ils stigmatisaient.
Qu’ils alimentaient un sentiment d’insécurité.
Qu’il fallait éviter les amalgames, choisir d’autres mots, attendre encore, observer davantage.
On a discuté du vocabulaire pendant que les trafiquants recrutaient.
On a organisé des colloques pendant qu’ils s’armaient.
On a annoncé des plans pendant qu’ils étendaient leur emprise.
On a multiplié les opérations ponctuelles, les coups de communication et les déclarations martiales, sans toujours garantir la présence durable de l’État lorsque les caméras étaient reparties.
On a promis des moyens, puis demandé aux mêmes policiers, aux mêmes magistrats et aux mêmes élus de faire davantage avec toujours trop peu.
J’ai honte de cet aveuglement.
J’ai honte de ceux qui ont préféré mettre en cause ceux qui décrivaient le réel plutôt que ceux qui le détruisaient.
J’ai honte de ceux qui se sont indignés davantage des mots employés pour parler de la violence que de la violence elle-même.
J’ai honte d’un personnel politique qui découvre l’urgence au rythme des drames, puis retourne à ses querelles dès que l’émotion retombe.
J’ai honte de ceux qui n’ont pas voulu entendre les habitants parce que leur témoignage dérangeait les catégories rassurantes dans lesquelles ils avaient enfermé le pays.
J’ai honte de ceux qui pensent encore qu’il suffit de condamner solennellement pour avoir agi.
Car on ne peut pas demander aux maires d’être courageux et les abandonner lorsqu’ils deviennent des cibles.
On ne peut pas leur demander d’incarner la République si la République n’est plus capable de les protéger jusque chez eux.
On ne peut pas demander aux policiers de reconquérir les quartiers sans leur donner les effectifs, le temps, les moyens techniques et le soutien politique nécessaires.
On ne peut pas demander aux enquêteurs de démanteler des organisations criminelles structurées avec des services épuisés et des procédures qui s’accumulent.
On ne peut pas demander aux magistrats de répondre avec fermeté lorsque la justice est engorgée, lorsque les greffes manquent de personnel et lorsque les décisions arrivent si tard que la sanction perd une partie de son sens.
On ne peut pas demander aux douaniers de tarir les trafics sans renforcer durablement les contrôles, le renseignement et la coopération entre les services.
On ne peut pas demander aux éducateurs de sauver des enfants déjà captés par les réseaux sans leur offrir des équipes stables, une autorité soutenue et des solutions concrètes.
On ne peut pas demander aux habitants de témoigner s’ils ont la conviction qu’ils seront ensuite laissés seuls face à ceux qu’ils ont dénoncés.
Un État qui exige du courage sans offrir de protection fabrique du silence.
Un État qui proclame son autorité sans donner de moyens à ceux qui l’incarnent organise sa propre impuissance.
La première responsabilité de la puissance publique est pourtant simple : protéger les citoyens, faire respecter la loi commune et garantir que nul ne puisse conquérir par la peur ce que le suffrage et le droit lui refusent.
Il ne suffit donc plus de condamner.
Il faut agir.
Il faut identifier, arrêter et juger les auteurs de ces menaces.
Il faut protéger réellement les élus menacés et leurs familles, avant le drame et non après.
Il faut renforcer durablement la police judiciaire, les services de renseignement, les douanes et les moyens de la justice.
Il faut protéger ceux qui témoignent, accompagner les familles et garantir une présence publique continue dans les quartiers repris aux trafiquants.
Il faut poursuivre l’argent du crime.
Saisir les patrimoines.
Fermer les commerces qui blanchissent les profits des réseaux.
Démanteler leurs circuits financiers.
Empêcher que les prisons deviennent des centres de commandement depuis lesquels les chefs continuent à donner leurs ordres.
Il faut également agir sur le recrutement des enfants, car chaque mineur arraché à l’emprise d’un réseau est une victoire pour la République.
Mais les moyens eux-mêmes ne suffiront pas si le courage politique manque.
Il faut nommer les faits.
Il faut cesser de confondre la lucidité avec l’exagération.
Il faut cesser de traiter comme suspects ceux qui refusent le déni.
Il faut cesser d’opposer artificiellement la sécurité et la justice sociale, comme si les habitants des quartiers populaires ne réclamaient pas eux-mêmes le droit élémentaire de vivre sans peur.
La sécurité n’est pas un privilège réservé aux quartiers favorisés.
Elle est le premier droit des plus fragiles.
Ce sont les familles modestes, celles qui ne peuvent ni déménager ni contourner les rues dangereuses, qui paient le prix le plus lourd de l’effacement de l’État.
Défendre l’ordre républicain, ce n’est pas abandonner les quartiers.
C’est refuser de les abandonner aux trafiquants.
C’est rendre aux habitants leurs halls, leurs rues, leurs commerces et leurs écoles.
C’est permettre à une vieille dame de rentrer chez elle sans peur.
À un enfant de grandir sans être recruté.
À une mère de ne pas trembler lorsqu’il tarde à revenir.
À un maire de servir sa ville sans exposer sa famille.
Et pourtant, Monsieur le Maire, je ne veux pas que la honte soit le dernier mot de cette lettre.
Parce que je crois les Français plus courageux que nombre de ceux qui les dirigent.
Je les crois plus lucides que ceux qui détournent encore les yeux.
Je les crois capables de comprendre que ce qui vous arrive dépasse les partis, les appartenances et les calculs électoraux.
Nous ne votons pas tous de la même manière.
Nous n’avons pas les mêmes histoires, les mêmes convictions ni les mêmes colères.
Mais nous savons reconnaître le moment où l’essentiel est menacé.
Ce moment est venu.
Lorsque des hommes prétendent décider par la menace quels élus peuvent agir, quelles familles doivent vivre dans la peur et quelles rues appartiennent encore à la loi commune, nos querelles ordinaires doivent s’effacer.
Car ce combat n’est ni de droite ni de gauche.
Il oppose ceux qui acceptent la loi commune à ceux qui veulent imposer la loi de la peur.
Il oppose ceux qui croient encore à la République à ceux qui veulent exploiter ses faiblesses jusqu’à la vider de son autorité.
Alors ma colère devient la nôtre.
Nous sommes les habitants de ces quartiers que l’on décrit beaucoup, mais que l’on écoute trop peu.
Nous sommes les parents qui refusent de voir leurs enfants recrutés, armés ou terrorisés.
Nous sommes les policiers, les enseignants, les magistrats, les commerçants, les élus, les soignants, les ouvriers et les citoyens qui tiennent encore ce pays debout.
Nous sommes tous ceux qui ne veulent plus que le courage soit solitaire et que la peur soit collective.
Nous refusons de nous habituer.
Nous refusons que les points de deal deviennent un élément du paysage.
Nous refusons que des gamins soient utilisés comme de la chair à canon par des hommes qui accumulent l’argent en restant loin des balles.
Nous refusons que la peur gouverne les cages d’escalier, les rues, les écoles et les mairies.
Nous refusons que ceux qui servent la République soient abandonnés au moment où ils ont le plus besoin d’elle.
Monsieur le Maire, cette lettre vous est adressée.
Mais elle porte la voix de tous ceux qui sont prêts à se lever et à dire non.
Non au déni.
Non à l’abandon.
Non à la banalisation de la violence.
Non à l’idée que certains territoires, certaines familles ou certains élus devraient apprendre à vivre sous la menace.
Vous n’êtes pas seul.
Votre épouse n’est pas seule.
Vos enfants et vos proches ne sont pas seuls.
Alès n’est pas seule.
Et tous les maires de France qui affrontent la menace doivent savoir qu’ils ne sont pas seuls.
Nous ne laisserons pas la peur décider qui peut parler.
Nous ne laisserons pas la violence choisir ceux qui peuvent servir la République.
Nous ne laisserons pas les réseaux criminels imposer leur loi à nos villes et leur avenir à nos enfants.
Nous ne baisserons pas les yeux.
Nous ne nous habituerons pas.
Nous ne céderons pas.
Natacha Polony