Grâce à Homère, Nolan nous rappelle que les blessures invisibles de la guerre sont aussi anciennes que la guerre elle-même. Ici, Matt Damon et Zendaya dans "l"Odyssée". Universal Studios

Ève Szeftel : " 'L'Odyssée' de Nolan ne raconte pas seulement le retour d’un héros, elle raconte le retour d’un vétéran"
L'édito d'Ève Szeftel
Dans l'adaptation au cinéma de la célèbre œuvre d'Homère, en salles depuis le 15 juillet, le voyage d’Ulysse cesse d’être une succession d’épreuves imposées par les dieux. Il devient celui d’un homme incapable de rentrer chez lui parce qu’il n’est pas encore revenu de la guerre, analyse Ève Szeftel, directrice de la rédaction de « Marianne ».
Pourquoi Ulysse met-il vingt ans à rentrer chez lui ? Pendant près de trois mille ans, la réponse semblait aller de soi : parce que les dieux l’ont décidé. Parce que Poséidon veut punir l’homme, coupable d’hubris, qui a aveuglé son fils Polyphème et s’acharne à lui barrer la route d’Ithaque. Christopher Nolan m’a convaincue que cette réponse n’était peut-être pas la bonne. Car son Odyssée ne raconte pas seulement le retour d’un héros. Elle raconte le retour d’un vétéran.
Ce qui, depuis trois mille ans, passait pour un récit d’aventures prend soudain une profondeur nouvelle : métaphysique. Le voyage d’Ulysse cesse d’être une succession d’épreuves imposées par les dieux ; il devient celui d’un homme incapable de rentrer chez lui parce qu’il n’est pas encore revenu de la guerre. Les monstres ne sont plus seulement des monstres. Les dieux ne sont plus seulement des dieux. Tous deviennent les figures d’un combat intérieur.
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La salle du Grand Rex, à Paris, où j’ai vu le film était remplie de jeunes spectateurs. Beaucoup, sans doute, n’ont jamais ouvert l’Odyssée, ni peut-être même un livre, désaffection qui fait craindre une extinction de la civilisation de l’écrit. Mais ils étaient là : parce que c’est Nolan, le réalisateur multi-oscarisé de Interstellar et de Oppenheimer. Parce que c’est la magie du cinéma. Parce que c’est Hollywood. Or Hollywood, que l’on accuse volontiers d’appauvrir les œuvres qu’il adapte, retrouve paradoxalement leur mode de transmission originel. Avant d’être un livre, l’Odyssée fut une histoire racontée. Pendant les « siècles obscurs », les aèdes la portèrent de cité en cité, jusqu’à ce qu’un poète nommé Homère lui donne, au VIIIe siècle avant notre ère, la forme qui est parvenue jusqu’à nous.
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Le paradoxe est peut-être là. Ce n’est pas Nolan qui modernise Homère. C’est Homère qui, à la lumière de Nolan et de Matt Damon, lequel incarne avec brio le héros grec, nous apparaît soudain comme notre contemporain. Car les dieux ne sont que les noms qu’une civilisation donnait à ce que nous appelons aujourd’hui l’inconscient.
Ulysse ne rentre pas parce qu’il en a trop vu. Il ne rentre pas parce qu’il n’est pas prêt. Hanté par les visions de ses hommes pillant, égorgeant et violant les Troyennes, il erre moins sur les mers que dans sa propre mémoire. Ce que nous nommons depuis la guerre du Vietnam syndrome de stress post-traumatique, ce par quoi sont passés les GI revenus d’Irak ou d’Afghanistan, les soldats français en mission au Sahel ou les militaires israéliens de retour de Gaza, Homère le décrivait déjà. Tout est là : l’amnésie protectrice (Calypso), les reviviscences, le sentiment de culpabilité (les Enfers), la tentation du suicide (les Sirènes), les addictions, les pulsions de violence, etc.
« Ce n’est pas toujours une chose aisée de rentrer chez soi, confie d’ailleurs Ulysse, déguisé en mendiant, à Pénélope, désespérée de jamais revoir l’amour de sa vie. Et si l’Ulysse que vous avez connu s’était perdu ? S’il avait vu des choses ? Si, quand il a ouvert les portes de Troie, il avait vu dix années de rage déferler dans la cité en une nuit ? »
C’est peut-être là le génie du film. Non pas d’avoir inventé une interprétation nouvelle, mais d’avoir rendu visible ce qui était déjà présent dans le poème. À la lumière de ses propres obsessions, Christopher Nolan relit Homère ; grâce à Homère, Nolan nous rappelle que les blessures invisibles de la guerre sont aussi anciennes que la guerre elle-même.
L’architecture même de l’Odyssée prend alors tout son sens. Les retours en arrière ne sont plus un simple procédé narratif : ils épousent le fonctionnement d’une mémoire traumatique. Le séjour de sept ans chez Calypso devient celui d’un homme qui cherche l’oubli dans la drogue (les fleurs de lotus) et la volupté ; le séjour chez Circé, qui a transformé ses compagnons en cochons, est la confrontation avec sa propre bestialité. « Ils ont violé et pillé à travers le monde pour vous ! Ces soldats dégoûtants au ventre vide et au sang chaud… Regardez-les, et reconnaissez-les, ce sont vos propres hommes ! » l’apostrophe la magicienne. Chaque île est moins une étape géographique qu’une étape psychique. Chaque monstre constitue une épreuve intérieure.
Oui, ce chemin de reconstruction peut prendre vingt ans. Il faut parfois une vie entière pour être capable de regarder son passé en face. Pour rentrer enfin chez soi, après un long exil. C’est peut-être ce que raconte l’Odyssée depuis le début. Le plus long des voyages n’est pas celui qui ramène à Ithaque. C’est celui qui nous ramène à nous-mêmes.
Par Ève Szeftel
