Accéder au contenu principal

LA ROUTE DES RATS

 

*

Durant la Seconde Guerre mondiale, il y a ceux qui ont caché des Juifs, ceux qui ont planqué des collabos et… ceux qui ont protégé les deux, comme l’Église catholique. Voilà toute la complexité du sujet sensible et encore plein de mystères auquel la réalisatrice Anne Véron s’est attaquée : la « route des monastères », aussi appelée la « route des rats ». Soit les réseaux clandestins permis par des hommes d’Église, grâce auxquels ont fui des dignitaires nazis de premier plan, comme le « boucher de Lyon » Klaus Barbie, ou Adolf Eichmann, artisan de la solution finale. « C’est un sujet compliqué, sur lequel on ne peut pas être noir ou blanc, ni extrapoler », confie la documentariste, autrice de nombreux films sur la mafia (dont Le Dieu de la mafia, prix du jury au festival de Pessac en 2022).

La preuve, appuie l’historienne Nina Valbousquet : « Parmi les dignitaires concernés, se trouvait l’importantissime cardinal français Eugène Tisserant (1884-1972). » Déclaré Juste parmi les nations par le Mémorial de Yad Vashem pour avoir caché des Juifs, ce cardinal avait pourtant fait de même avec des membres français de la Milice, l’organisation paramilitaire de Vichy. Chaque fois, une même justification : ces « réfugiés » méritent le pardon universel. « Cette approche est ambiguë, car le Vatican se présente comme neutre dans le conflit. Sa position est aussi poussée par son anticommunisme », détaille Nina Valbousquet, qui a signé l’ouvrage Les Âmes tièdes. Le Vatican face à la Shoah (éd. La Découverte, 2024).

Il était important de montrer les preuves, car on ne connaît encore que des morceaux.

La réalisatrice Anne Véron

Prônant officiellement la clémence au moment de la dénazification de l’Allemagne, l’Église catholique tente de convertir les nazis non catholiques, en échange d’un soutien, notamment financier. C’est dans ce contexte que se créent les réseaux d’exfiltration, en particulier ceux que mettra au jour l’historien Gerald Steinacher, auteur des Nazis en fuite (éd. Perrin, 2015), en fouillant dans les archives diplomatiques et celles de la Croix-Rouge. « C’est l’un des rares à avoir étudié le sujet en profondeur », souligne Anne Véron. Cet historien l’a aidée à approfondir une piste qu’elle a initialement découverte en écoutant un podcast sur la fuite d’Adolf Eichmann.

En remontant le fil de cette histoire, on découvre comment des figures catholiques ont localement inventé ces réseaux, en exploitant notamment les commissions pontificales d’aide aux réfugiés pour porter assistance aux cohortes de déplacés et leur fournir des papiers d’identité. Parmi eux, Alois Hudal (1885-1963), évêque aux sympathies nazies assumées, et cerveau de la « route des rats ». Avec cette matière encore pleine d’ombres et sensible, il n’était pas question d’asséner, mais plutôt de tâtonner. « Plutôt qu’un récit, le film se déploie comme une enquête qui avance à chaque nouveau document », relate Anne Véron. Quitte, par exemple, à faire lire certaines archives par des intervenants : « Il était important de montrer les preuves, car on ne connaît encore que des morceaux. » Un clair-obscur qui devrait néanmoins continuer à s’éclairer, grâce à l’ouverture, en 2020, des archives du Vatican par le pape François.

Fuite des nazis, la route des monastères, d’Anne Véron (France, 2025). Inédit. 55 mn. Dimanche 15 février à 23h05 Sur France 5, et sur France.tv.

Posts les plus consultés de ce blog

PROMOTION SAINT-CYR AMITIé FRANCO-BRITANNIQUE

  AMITIE FRANCO-BRITANNIQUE (1939 - 1940) Promotion Amitié Franco-Britannique 1939-1940 L'Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr « Ils s'intruisent pour vaincre » Les Promotions de l’ÉCOLE SPÉCIALE MILITAIRE de SAINT-CYR Créée par Napoléon BONAPARTE 1 er consul, - loi du 11 floréal AN X (ou 1 er mai 1802) -, l’École Spéciale Impériale Militaire avait été installée au Château de Fontainebleau de juin 1803 à juin 1808. Le 1er juillet 1808, les 655 élèves quittent Fontainebleau à pied, et par étapes entrent à SAINT-CYR le 3 juillet, tambour battant. A Saint-Cyr, elle relève le Prytanée qui fait mouvement sur LA FLÈCHE. Elle y demeurera jusqu’aux jours sombres de juin 1940 ; attachant désormais à son nom, celui de la petite ville où elle a tenu garnison pendant 132 ans. Le 23 juillet 1944, les bâtiments de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr sont détruits par les bombardements alliés. Le retour de la S...

ALGÉRIE

  La conquête de l’Algérie, une « nouvelle croisade » Bataille d'Ascalon, 18 novembre 1177, tableau de Charles-Philippe Larivière, 1844 - source : Château de Versailles-WikiCommons   Dès son déclenchement en 1830, la colonisation de l’Algérie est perçue par une certaine frange de la presse monarchiste comme un retour des «  croisés » sur les terres des « infidèles ». Les figures de Louis IX et Richard Cœur-de-Lion sont, sans surprise, mobilisées. La  conquête de l’Algérie  fut une entreprise coloniale d’une violence rare, entraînant, durant sa première phase, entre 1830 et 1848, selon l’historien Jacques Frémeaux, entre 300 000 et 400 000 victimes (sur une population estimée à 3 millions d’habitants), en grande partie civiles.  Pour atténuer cet aspect, en France, elle est surtout présentée à l’époque comme une entreprise glorieuse et chevaleresque héritière des croisades du Moyen Âge. Ce parallèle plaît aussi aux descendants d...

Saint-Tropez

  Bernard Arnault, seigneur de Saint-Tropez  Saint-Tropez n’a plus rien d’un village de pêcheurs. Le luxe a envahi la commune et LVMH y règne en maître. Sous le regard médusé des élus d’opposition, le groupe profite des largesses de la mairie, et inversement.