samedi 29 novembre 2025

 

Négociations sur l’Ukraine : pourquoi l’ombre des conseillers de Poutine plane sur le plan Trump

Décryptage  Le plan en 28 points de la Maison-Blanche a été réduit à 19, dans une version plus favorable à l’Ukraine, que Moscou pourrait rejeter. Parallèlement, le soupçon grandit sur le degré de collusion entre les conseillers de Trump et Poutine.

Par  Timothée Vilars

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Steve Witkoff et Donald Trump, le 7 septembre à New York.

Steve Witkoff et Donald Trump, le 7 septembre à New York. KEVIN DIETSCH / GETTY IMAGES VIA AFP

Une percée dans les négociations de paix sur l’Ukraine ? L’accélération diplomatique spectaculaire de ces derniers jours, de Genève à Abou Dhabi, s’est traduite par une première avancée. Pressée par l’impatience de Washington et ses difficultés grandissantes sur la ligne de front, l’Ukraine a accepté pour la première fois, mardi 25 septembre, le principe d’un plan de paix présenté par l’administration Trump comme base de négociation, tout en l’amendant à son avantage. Un développement d’autant plus notable que ce plan était une retranscription quasi exacte des exigences russes, et qu’il révèle un degré de complicité au plus haut niveau entre Washington et Moscou.

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Tout commence le 14 octobre. Iouri Ouchakov, conseiller diplomatique de Vladimir Poutine, téléphone à l’envoyé spécial de Donald Trump, Steve Witkoff, à l’avant-veille d’une visite du président ukrainien Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche. Nous sommes quatre jours après l’instauration du cessez-le-feu dans la bande de Gaza et Donald Trump est auréolé de son « plan de paix pour Gaza » en 20 points, qui a permis la suspension des bombardements dans l’enclave palestinienne.


Lors de leur échange téléphonique, fuité et retranscrit par l’agence de presse américaine Bloomberg, Witkoff et Ouchakov tombent d’accord sur tout : il faut organiser un appel entre Trump et Poutine en amont de la visite de Zelensky, au cours duquel le président russe convaincrait le milliardaire républicain de présenter un autre plan de paix en 20 points, pour l’Ukraine cette fois.

Flatter et charmer Donald Trump

Ce qui rend l’échange frappant, ce sont les conseils explicites de Steve Witkoff à son homologue russe pour charmer Donald Trump, le flatter et le convaincre de la bonne volonté de Moscou. Poutine, insiste Witkoff, doit surfer sur l’autosatisfaction de Trump au sujet de Gaza. « Steve, je suis d’accord avec toi : il va le féliciter, il va dire que M. Trump est un véritable homme de paix, etc. Ça, il va le dire », approuve Iouri Ouchakov. « Ce serait incroyable si le président Poutine pouvait dire au président Trump : “Tu sais, Steve et Iouri ont parlé d’un plan de paix similaire à Gaza en 20 points, ça pourrait faire bouger les choses, nous sommes ouverts à explorer cette voie” », suggère Witkoff. Qui anticipe déjà les concessions de territoires ukrainiens : « De toi à moi, je sais ce qu’il faudra pour conclure un accord de paix : Donetsk [la cession de toute la région de Donetsk à la Russie], et peut-être un échange de territoires quelque part. Mais au lieu de dire les choses comme ça, parlons avec plus d’espoir et je pense que le président me laissera beaucoup de marge et de liberté d’action pour parvenir à cet accord. » Et Ouchakov de conclure : « J’ai bien noté ton conseil. J’en parle à mon chef et je reviens vers toi. »

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Le 16 octobre, le coup de téléphone entre Donald Trump et Vladimir Poutine se passe à merveille. La conversation permet de « grands progrès », assure le président américain, qui clamait auparavant sa « déception » envers le président russe. Alors qu’il se montrait ouvert à autoriser la vente à l’Ukraine de missiles longue portée Tomahawk, il renonce subitement à ce projet. La réunion à huis clos avec Volodymyr Zelensky, le lendemain, est beaucoup plus musclée. D’après le « Financial Times », le président américain aurait fait preuve d’un ton aussi menaçant que lors de la précédente visite de Zelensky en février, qui avait tourné à l’altercation publique dans le bureau Ovale : « Vous êtes en train de perdre cette guerre, donc soit vous acceptez ce qu’exige le Kremlin, soit Poutine jure de détruire l’Ukraine, et il le fera », cite le quotidien économique britannique.

Kirill Dmitriev est émissaire du Kremlin pour les questions économiques très impliqué dans les discussions avec Washington.

Kirill Dmitriev est émissaire du Kremlin pour les questions économiques très impliqué dans les discussions avec Washington. SERGEI KARPUKHIN/ZUMA/SIPA / SERGEI KARPUKHIN/ZUMA/SIPA

L’agence Bloomberg rend public le contenu d’une autre conversation téléphonique : une discussion datant du 29 octobre entre Iouri Ouchakov et Kirill Dmitriev, un émissaire du Kremlin pour les questions économiques lui aussi très impliqué dans les discussions avec Washington. Les deux conseillers de Poutine évoquent le plan de « paix » que Poutine a convaincu Trump de présenter : « Je pense que nous allons simplement rédiger ce document selon notre position, et je le transmettrai de manière informelle, en précisant bien que tout cela est informel. Ensuite, ils feront leur version. Ils ne prendront probablement pas exactement notre texte, mais au moins, il sera le plus proche possible de ce que nous voulons », déclare Kirill Dmitriev qui vient, selon le site Axios, de passer trois jours avec Steve Witkoff et d’autres responsables américains à Miami, du 24 au 26 octobre. « Ils pourraient le déformer et dire que tout a été convenu avec nous », s’inquiète Ouchakov. Dmitriev le rassure : « Vous pourrez parler ensuite du document avec Steve [Witkoff], on fera tout proprement. »


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Un plan en forme de capitulation pour Kiev

Le 18 novembre, le site Axios révèle que les Etats-Unis travaillent à un plan de paix en 28 points. Tout y est : c’est, pour reprendre les propos du général Dominique Trinquand sur LCI, un « flagrant délit de copier-coller russe ». D’abord, l’abandon définitif de la Crimée et du Donbass, reconnus comme russes de facto par Washington, et le partage des régions de Kherson et Zaporijjia selon la ligne de front actuelle. Cette solution territoriale accorderait à la Russie 6 000 km² de plus qu’elle n’en a conquis par la force – une superficie qu’elle mettrait plus de deux ans à conquérir à son rythme actuel de progression – ainsi que 50 % de l’électricité produite par la centrale nucléaire de Zaporijjia (la plus grande d’Europe). Le plan prévoit également pour l’Ukraine une limitation de son armée à 600 000 soldats, des élections sous cent jours et l’inscription dans sa Constitution d’une interdiction d’adhésion à l’Otan. Aucune troupe de l’Alliance ne pourrait par ailleurs stationner en Ukraine, ce qui compliquerait grandement le déploiement d’une force de stabilisation internationale. Ce plan comprend encore un principe d’« amnistie », effaçant toute responsabilité pour les crimes de guerre, les déportations d’enfants et les centaines de milliards de dégâts matériels causés en Ukraine.

Stupeur et confusion de Bruxelles à Kiev, où l’on découvre son existence par voie de presse. Le flou plane d’abord sur sa paternité : la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, finit par confirmer qu’il s’agit bien du plan officiel de l’administration Trump. Le point 14, notamment, donne des sueurs froides aux Européens : 100 des 200 milliards d’euros d’avoirs gelés russes détenus en Europe « seront investis dans les efforts menés par les Etats-Unis pour reconstruire et investir en Ukraine », et « les Etats-Unis en recevront 50 % des bénéfices ». Le culot de cette tentative de racket laisse les leaders européens bouche bée, à un moment où ils débattent justement de la meilleure façon de débloquer cette manne en faveur de l’Ukraine. La proposition américaine « a encore accru la pression pour trouver un accord », selon un diplomate européen. C’est « aux Européens de décider » de l’usage des ces actifs russes, martèle Emmanuel Macron.

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Le plan Trump ramené à 19 points par l’Ukraine

Le 23 novembre, des responsables ukrainiens, américains et européens tiennent des pourparlers à Genève, en Suisse, pour échanger sur le plan. Le secrétaire d’Etat américain Marco Rubio se dit « très optimiste » sur la possibilité de conclure « très vite » un accord de paix, estimant que « les points qui restent en suspens ne sont pas insurmontables ». A l’issue des réunions, le projet est amendé dans une mouture « significativement meilleure » pour Kiev, selon une source proche du dossier auprès de l’AFP. Désormais en 19 points selon le FT et la chaîne ABC, ce nouveau plan permettrait notamment à l’Ukraine de conserver une armée à hauteur de ses effectifs actuels, soit 800 000 hommes. Il n’est également plus question d’une « amnistie » pour les crimes de guerre russes. « Ce cadre est sur la table et nous sommes prêts à aller de l’avant ensemble », a clamé Volodymyr Zelensky, le 25 novembre, à ses alliés de la « coalition des volontaires ». « Les Ukrainiens ont accepté l’accord de paix, a déclaré un responsable américain à ABC. Il reste quelques détails mineurs à régler, mais ils ont accepté. »


« Détails mineurs » est un spectaculaire euphémisme : les questions les plus sensibles, le partage territorial en particulier, restent à discuter au niveau présidentiel. Donald Trump a ainsi évoqué le 25 novembre des négociations « longues et compliquées » sur le tracé des « frontières ». Interrogé sur les contreparties que la Russie pourrait offrir, il a déclaré : « Ils en font déjà. Leur principal geste serait d’arrêter les combats et de ne plus prendre de nouveaux territoires. » « L’Ukraine se bat sur deux fronts, militaire face à la Russie, diplomatique face aux Etats-Unis », résume le diplomate Hugues Pernet dans la Revue de Défense nationale« Dans les deux cas, cessez-le-feu ou traité de paix, le président ukrainien sera placé devant un dilemme cornélien : reconnaître, de facto ou de jure, une partition du territoire de l’Ukraine tel que défini et reconnu internationalement lors de l’indépendance du pays en 1991. Le caractère injuste de la mesure, quelle que soit la solution retenue, ne peut que s’apparenter à une forme de capitulation. »

L’armée russe continue sa lente progression sur le front, revendiquant ces derniers jours la prise de plusieurs villages. Après Koupiansk dans la région de Kharkiv, revendiquée par l’armée russe le 20 novembre, Volodymyr Zelensky admet une situation « compliquée » à Pokrovsk, dans la région de Donetsk. Les troupes ukrainiennes, moins nombreuses et moins bien équipées, luttent depuis un an pour empêcher l’étau russe de se refermer sur ce nœud logistique. Et le soutien américain ne tient toujours qu’à un fil. « Les Etats-Unis continuent d’envoyer ou de vendre une grande quantité d’armes à l’Otan. Nous ne pouvons pas continuer ainsi indéfiniment », a menacé Karoline Leavitt.

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Vers une rencontre Witkoff-Poutine

Signe de l’intense activité diplomatique, un nouveau négociateur américain, le secrétaire à l’armée de terre Dan Driscoll, s’est envolé le 24 novembre vers Abou Dhabi aux Emirats arabes unis, où il a rencontré des représentants russes et ukrainiens. Selon le « Financial Times », le patron des services de renseignement militaire ukrainien (GUR) Kyrylo Boudanov était présent à ces pourparlers. Lors d’un entretien téléphonique entre Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, le dirigeant russe a répété que le plan initial des Etats-Unis pourrait « servir de base à un règlement de paix final »« On peut dire que certains points sont positifs, mais beaucoup d’autres nécessitent une discussion spéciale entre experts », a ajouté Iouri Ouchakov.

Steve Witkoff se rendra la semaine prochaine à Moscou pour y rencontrer Vladimir Poutine. Donald Trump a évoqué la présence possible de son gendre Jared Kushner, indiquant qu’il était « impliqué dans le processus » malgré son absence de rôle officiel. Le Kremlin continue en revanche de rejeter toute médiation européenne. « Les Européens cherchent à se mêler de toutes ces affaires, de manière tout à fait inutile, il me semble », s’agace Sergueï Lavrov. En revanche, Moscou « apprécie beaucoup la position des Etats-Unis, seul pays occidental à avancer des initiatives ». Des initiatives d’autant plus appréciées quand le Kremlin y retrouve mot pour mot ses revendications.

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