L’Odyssée

 


Opinion

Cinéma & philosophie politique
L’Odyssée ou le rejet de la guerre

Nolan revisite l’épopée antique pour en faire une fable politique contre la violence. Matt Damon incarne un Ulysse brisé, contraint de renoncer à toute gloire pour retrouver son humanité.

À propos de L’Odyssée de Christopher Nolan (Universal, sortie le 17 juillet 2026)

On peut voir le film de Christopher Nolan de différentes manières. L’épopée d’Homère, longtemps transmise par la voix des aèdes avant d’être fixée par écrit, vraisemblablement au VIIIe siècle avant notre ère, a servi de livre-monde d’abord à la culture grecque, puis romaine et enfin à la civilisation occidentale. Nolan la revisite afin de lui donner un accent politique et psychologique.

Que nous raconte-t-il, à partir de cette errance? D’abord qu’il n’y a nul héroïsme à faire la guerre: là n’est pas l’enjeu. Les Achéens menés par Agamemnon, en cette fin de l’âge du bronze, sont avant tout poussés par le désir de détruire une rivale commerciale – Troie et son roi Priam. Comme dans tant de guerres après elle, et encore aujourd’hui, on se bat pour contrôler des ressources, par pure avidité, en détruisant l’autre. Ce faisant, on se détruit soi-même. Tel est le cadre d’une épopée qui plonge aussitôt dans la mémoire défaillante d’Ulysse, recueilli, retenu, mais surtout soigné par la nymphe Calypso (Charlize Theron).

Car L’Odyssée de Nolan expose l’absurdité d’une violence qui s’engendre et s’entretient elle-même comme un feu destructeur. Autour de Pénélope (Anne Hathaway), les prétendants n’aspirent qu’à prendre la place d’Ulysse au sommet, sans égard pour quiconque. Télémaque (Tom Holland), resté à Ithaque auprès de sa mère, n’a pas sa place dans cet univers dont il ne maîtrise pas les codes: on ne cesse de le renvoyer à son incapacité à y tenir un rôle. Nolan questionne ainsi en filigrane la nature du pouvoir et de son exercice.

Et pourtant Ulysse, égaré, brisé par ses actes passés, par la violence qu’il a déchaînée, doit d’abord recouvrer la mémoire, se soigner, au propre comme au figuré, avant même d’envisager un retour qui refermerait ses plaies et celles de la cité.

Ainsi réinterprétée, la fable devient l’essence d’une catharsis qui nous fait rejeter ce sur quoi l’Occident a bâti son imaginaire. Aucune place pour l’exploit, pour l’admiration des faits d’armes ou de la bravoure au combat, comme le proposait le film Troie, de Wolfgang Petersen (2004), avec Brad Pitt dans le rôle d’Achille. Un film sorti un an après l’invasion de l’Irak (mars 2003) et trois ans après l’entrée des États-Unis en Afghanistan (octobre 2001) et où Achille ne rêve que d’accomplir sa destinée en s’engageant dans la guerre.

Ulysse (Matt Damon) ne peut rentrer chez lui qu’au prix du sacrifice ultime: renoncer à vouloir maîtriser sa destinée. Il sera ramené dans l’antre de son palais sous les traits d’un mendiant, comme dans le récit d’Homère. Il revient humble. S’il frappe encore, c’est pour rendre justice, non pour perpétuer la violence. Il laisse alors à Télémaque le fardeau qui est celui de tout individu: parvenir à ce degré d’humanité, par l’expérience des peines et des épreuves.

Le film ose un message politique puissant et plutôt inattendu pour une production hollywoodienne. Il renonce aux travers des sagas du même type en déconstruisant sa trame en de nombreux retours en arrière. La mémoire morcelée d’Ulysse est la nôtre: elle interroge nos oublis et nos manquements face aux violences qui se déchaînent, de Gaza au Soudan, en passant par l’Iran et tant d’autres zones de conflit. On perçoit la volonté de Nolan de nous contraindre à l’introspection, à une critique de nos modèles. Il met en doute nos attentes. Circé (Samantha Morton) a révélé la vraie nature des hommes en les changeant en porcs. Pour eux, dit-elle, «il n’y en a jamais assez». Le massacre des Troyens par les Grecs – deux peuples auxquels l’épopée prête la même langue et les mêmes dieux – expose les limites de tout discours civilisateur. Rien ne reste aux hommes qui s’aventurent à de tels actes, qui nient jusqu’à l’existence d’autrui.

Nolan permet ainsi à Ulysse de revenir auprès des siens en revisitant le sens profond que donnait Homère à ce chant du retour. Sans triomphalisme. Pénélope est celle qui a tenu l’édifice, assuré la continuité par son abnégation et son courage. L’héroïne invisibilisée, mais réellement au pouvoir, dans un monde où la rivalité des hommes promet de perpétuer le cycle sans fin de la guerre. À moins que, comme le laisse entendre le réalisateur en toute fin, une autre issue n’existe – que l’on se gardera bien de dévoiler ici.

On émerge de près de trois heures de film avec une lueur d’espoir, là où nos regards, comme celui d’Ulysse, osent espérer un rempart contre ces mécanismes nourris autant par l’accoutumance et l’absence de volonté collective que par l’errance de quelques dirigeants assoiffés de vaine gloire.

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