lundi 2 mars 2026

TRIBUNE DE GILLES KEPEL

 



« Une page de l’Histoire, ouverte en 1979 en Iran, vient de se tourner » : le grand décryptage de Gilles Kepel



Gilles Kepel. Fabien Clairefond

TRIBUNE - La mort du guide suprême iranien Ali Khamenei, après les frappes effectuées par les États-Unis et Israël, est une conséquence directe de la guerre déclenchée le 7 Octobre par le Hamas, analyse l’islamologue*. Désormais, un nouveau chapitre de l’Histoire s’ouvre, ajoute-t-il.

*Gilles Kepel est professeur émérite des universités, il a notamment publié « Le bouleversement du monde. Du 7 Octobre au retour de Donald Trump » (édition actualisée, Pocket, 2025). 

La liquidation du guide de la révolution islamique, Ali Khamenei, dès les premières frappes effectuées le 28 février par les États-Unis et Israël sur Téhéran, a décapité le régime mis en place quarante-sept ans plus tôt par l’ayatollah Khomeyni. Bien sûr, l’infrastructure du pouvoir demeure, à travers les redoutables gardiens de la révolution (ou pasdarans), surarmés et qui ont démontré leur cruauté en massacrant leurs compatriotes ayant manifesté en janvier contre l’effondrement de l’économie – imputable à des malversations financières permettant l’enrichissement de la hiérarchie de ces mêmes pasdarans. Mais cette répression sanglante a touché pour la première fois - à l’inverse de celle de 2022 qui visait les femmes et les classes moyennes libérales protestant contre l’assassinat de la jeune Kurde Mahsa Amini dans un commissariat car elle était « mal voilée », et qui étaient de toutes façons hostiles au régime – les couches sociales modestes que le pouvoir avait choyées depuis quatre décennies en leur distribuant de la rente pétrolière en échange de leur soumission. C’est le pacte politique fondateur même de la République islamique qui a été ébranlé par ce mouvement né dans le bazar de Téhéran, en parallèle inversé avec celui qui naquit dans les mêmes lieux en 1978 pour faire tomber le chah l’année suivante. En ce sens, le régime est profondément ébranlé, et les scènes de liesse populaire qui ont éclaté durant la nuit dès que la mort du « dictator » a été confirmée, traduisent la matérialisation du slogan scandé depuis janvier - « Marg Bar (mort à) Khamenei, Marg Bar Diktator » -, au prix de milliers de victimes, qui seront autant de martyrs dont le sang a coulé pour cette libération.

Il est trop tôt, au jour deux de la guerre livrée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou au régime des mollahs, pour spéculer si le décès du despote religieux va faire advenir en Iran un État démocratique et libéral : les précédents de la chute et de la liquidation de Saddam Hussein dans l’Irak voisin, de Kadhafi en Libye et de la désillusion qui a suivi les espoirs nés des « printemps arabes », commandent la prudence. La résilience ou non des pasdarans qui conservent un arsenal destiné à massacrer la population au moins autant qu’à lutter contre « le sionisme et l’impérialisme », par-delà la mort du guide, est un enjeu central pour l’avenir immédiat. Et la hantise que le corset impérial, maintenu en place par les mollahs, qui a uni sous la houlette persane des populations allogènes tentées par l’irrédentisme – Baloutches, Kurdes, Arabes, Azéris, et autres – n’éclate en une guerre civile tandis que des centaines de kilogrammes de combustible nucléaire ont disparu, taraude tous les États de la région, notamment les pétromonarchies du Golfe. La fragilité militaire de ceux-ci a été illustrée par les frappes iraniennes inédites en rétorsion dès le jour un sur Dubaï et Abu Dhabi, le Qatar, Bahreïn, Koweït comme l’Arabie saoudite : Oman, médiateur des pourparlers inaboutis américano-iraniens, a été le seul État du Conseil de coopération des États arabes du Golfe épargné par les pasdarans – peut-être pour ménager de futures négociations ? Et le blocage de facto du détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % des livraisons mondiales de pétrole, est propice à précipiter les tensions économiques (même si ces flux sont surtout destinés à la Chine, rivale des États-Unis, et dont la machine productive serait la première impactée).

Pourtant, quelles que soient les vicissitudes, à ce jour imprévisibles sur le moyen terme, qui feront suite à la liquidation du guide suprême et la décapitation de la République islamique, une page s’est tournée – et le monde vit un moment historique qui infléchit le cours pris en 1979. En effet, la Révolution islamique avait établi dans l’histoire contemporaine le premier État « islamiste », au sens où il mobilisait une idéologie, l’islam politique, au service d’une cause, l’exacerbation de la loi religieuse (charia) destinée à contrôler les sociétés contre le libéralisme, tout en récupérant l’utopie socialiste en la faisant passer sous la houlette coranique. Ce séisme civilisationnel, incarné par la cléricature des mollahs, propre au chiisme, trouvait pourtant son origine dans le mouvement des Frères musulmans, né dans l’Égypte sunnite des années 1920 sous la houlette de l’idéologue Hassan al-Banna (assassiné en 1949), et de son épigone radical Sayyid Qotb (pendu en 1966 par Nasser). Sa dimension panislamique et révolutionnaire menaçait les monarchies conservatrices et pro-américaines de la péninsule arabique, contraintes dès lors à la surenchère pour le contrer : ce fut le sens de leur soutien financier massif au djihad (sunnite) en Afghanistan, en appui à la CIA pour y renverser le régime philo-soviétique instauré à Kaboul par l’Armée rouge, à la fin de cette même année 1979 qui avait débuté par la proclamation de la République islamique à Téhéran en février. Cette guérilla armée et entraînée par la CIA aboutit à la déroute soviétique du 15 février 1989 lorsque l’Armée rouge quitta Kaboul, prélude essentiel à l’effondrement du communisme le 9 novembre suivant avec la chute du mur de Berlin. Mais elle engendra, au nez et à… la barbe des États-Unis, la diffusion - obnubilée par leur triomphe sur Moscou via freedom fighters très barbus interposés - d’un djihadisme sunnite qui sema la terreur dans le monde musulman comme en Occident durant trois décennies. C’est à l’émulation du terrorisme d’État très vite mis en œuvre par la République islamique iranienne que le djihadisme sunnite prospéra : en miroir d’abord, car la pensée politique de Khomeyni comme Khamenei avait été influencée par les Frères musulmans, ce dernier traduisant en persan les livres de Sayyid Qotb - et l’Iran protégea al-Qaida en donnant l’asile à plusieurs de ses dirigeants – puis en opposition ensuite lorsque Daech, issu de la matrice salafiste considérant les chiites comme des hérétiques, massacra ceux-ci en Irak ou en Syrie.

Mais il est aussi une autre filiation, moins bien connue, et d’autant plus importante de nos jours, à laquelle la Révolution iranienne donna naissance : ce que l’on appelle désormais « l’islamo-gauchisme », aujourd’hui illustré par des personnages aux trajectoires aussi contrastées que Tariq Ramadan ou Jean-Luc Mélenchon. En effet, le mouvement qui renversa le chah en 1979 avait une composante marxiste et anti-impérialiste importante, parfois mâtinée d’islamisme – comme le mouvement des Moudjahidins du peuple, qui deviendrait ensuite un opposant féroce des mollahs. Et il fascina une partie de l’intelligentsia française post-soixante-huitarde, au premier rang de laquelle Michel Foucault, qui éprouva une sorte d’épectase pour le « saint homme » - sans que ce militant de la cause homosexuelle ait semblé préoccupé par le sort des « corrupteurs sur la terre » qui seraient condamnés à mort pour sodomie par le régime… Ali Shariati (décédé en 1977), fils de mollah et opposant au chah réfugié en France, où il lut Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, traduisit ce texte en persan en rendant les termes marxistes « oppresseur » et « opprimé » dans les catégories coraniques de mostakbirin (mot à mot : « arrogant », attribut du Pharaon, homme se prenant pour Dieu) et mostad’afin (« affaiblis »), favorisant l’osmose entre marxisme et islamisme. À l’époque, celle-ci s’inscrivit dans ce que l’on nommait le tiers-mondisme, notion aujourd’hui dépassée par le « décolonialisme » et son corollaire le « wokisme ».

L’ironie de l’Histoire voulut que le début du processus qui aboutirait à la liquidation de Khamenei fût la « razzia pogromiste » déclenchée le 7 octobre 2023 par le Hamas dans le sud d’Israël, avec ses 251 otages et 1 200 morts, suivie de la guerre d’anéantissement menée par l’État hébreu à Gaza, qui aurait causé quelque 70 000 victimes. Yahya Sinwar était un obligé de Téhéran, qui lui fournissait ses financements et son armement – servant, à l’instar du Hezbollah libanais, de « force de dissuasion » à l’Iran, car l’un et l’autre pouvaient infliger préalablement des coups sévères à Israël si tant est que les États-Unis voulussent attaquer la République islamique. Le Hamas est sunnite (au contraire du Hezbollah chiite) mais, issu de la matrice politique des Frères musulmans, parfaitement compatible avec les pasdarans (au contraire des salafistes). Le 7 Octobre fut un moment de fusion et d’identification majeur de l’islamo-gauchisme contemporain, car le soutien à l’action du Hamas puis, de manière plus large, la dénonciation massive de la répression israélienne consécutive ressoudèrent ce pacte et lui donnèrent une résonance mondiale. La papesse du woke, l’universitaire américaine Judith Butler, par ailleurs de confession juive et militante homosexuelle, légitima en effet le 3 mars 2024 à Pantin, sous les auspices des Indigènes de la République, au cours d’un séjour en France à l’invitation du Centre Pompidou, le 7 Octobre comme « acte de résistance ». Elle s’inscrivait ainsi dans la continuité de la stupéfiante cécité foucaldienne lorsqu’il donna son onction au « saint homme » Khomeyni : il valait mieux qu’elle fît pareille déclaration sur le territoire français « colonial » que dans la bande de Gaza sous la férule de Yahya Sinwar, où le sort des homosexuels, systématiquement mis à mort, n’était guère plus enviable que ceux des Juifs rencontrés le jour de la razzia… Mais elle ne se doutait guère que cet « acte de résistance » sublimé par son verbe aboutirait le 28 février 2026 à l’effet inverse, soit la décapitation de la République islamique par l’action conjointe de « l’entité sioniste » et de « l’impérialisme américain »… En effet, l’hubris de Sinwar (dont il ne semble pas, en l’état présent de nos connaissances qu’il avait référé à Téhéran de son initiative), se traduirait en une mobilisation de moyens israéliens inouïs qui aboutirent à la liquidation du Hamas, du Hezbollah, du régime syrien, principaux mandataires (proxies) de l’Iran, ouvrant ainsi graduellement la voie à la guerre au premier jour de laquelle serait tué le guide suprême Khamenei.

La page qui s’est tournée ce jour-là, sans préjuger des suites à venir en Iran même, au Moyen-Orient voisin et dans le reste du monde, ferme un chapitre terrible de l’Histoire contemporaine ouvert en février 1979, lorsque fusionnèrent islamisme radical et tiers-mondisme dans la révolution iranienne, et qui passa par le djihad de l’Afghanistan, la chute de l’URSS et le terrorisme d’al-Qaida puis de Daech, pour aboutir au 7 octobre 2023. Le monde passablement dérégulé qui se déploie sous nos yeux n’en est pas moins lourd de menaces : espérons toutefois que nos enfants et nous-mêmes saurons tirer les leçons au mieux de l’épisode qui s’achève ?

L’ironie de l’Histoire voulut que le début du processus qui aboutirait à la liquidation de Khamenei fût la « razzia pogromiste » déclenchée le 7 octobre 2023 par le Hamas dans le sud d’Israël, avec ses 251 otages et 1 200 morts, suivie de la guerre d’anéantissement menée par l’État hébreu à Gaza, qui aurait causé quelque 70 000 victimes. Yahya Sinwar était un obligé de Téhéran, qui lui fournissait ses financements et son armement – servant, à l’instar du Hezbollah libanais, de « force de dissuasion » à l’Iran, car l’un et l’autre pouvaient infliger préalablement des coups sévères à Israël si tant est que les États-Unis voulussent attaquer la République islamique. Le Hamas est sunnite (au contraire du Hezbollah chiite) mais, issu de la matrice politique des Frères musulmans, parfaitement compatible avec les pasdarans (au contraire des salafistes). Le 7 Octobre fut un moment de fusion et d’identification majeur de l’islamo-gauchisme contemporain, car le soutien à l’action du Hamas puis, de manière plus large, la dénonciation massive de la répression israélienne consécutive ressoudèrent ce pacte et lui donnèrent une résonance mondiale. La papesse du woke, l’universitaire américaine Judith Butler, par ailleurs de confession juive et militante homosexuelle, légitima en effet le 3 mars 2024 à Pantin, sous les auspices des Indigènes de la République, au cours d’un séjour en France à l’invitation du Centre Pompidou, le 7 Octobre comme « acte de résistance ». Elle s’inscrivait ainsi dans la continuité de la stupéfiante cécité foucaldienne lorsqu’il donna son onction au « saint homme » Khomeyni : il valait mieux qu’elle fît pareille déclaration sur le territoire français « colonial » que dans la bande de Gaza sous la férule de Yahya Sinwar, où le sort des homosexuels, systématiquement mis à mort, n’était guère plus enviable que ceux des Juifs rencontrés le jour de la razzia… Mais elle ne se doutait guère que cet « acte de résistance » sublimé par son verbe aboutirait le 28 février 2026 à l’effet inverse, soit la décapitation de la République islamique par l’action conjointe de « l’entité sioniste » et de « l’impérialisme américain »… En effet, l’hubris de Sinwar (dont il ne semble pas, en l’état présent de nos connaissances qu’il avait référé à Téhéran de son initiative), se traduirait en une mobilisation de moyens israéliens inouïs qui aboutirent à la liquidation du Hamas, du Hezbollah, du régime syrien, principaux mandataires (proxies) de l’Iran, ouvrant ainsi graduellement la voie à la guerre au premier jour de laquelle serait tué le guide suprême Khamenei.

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218 commentaires
  • Finitalacomedia

    le 

    Paris a installé Khomeini, Jérusalem a liquidé Khamenai .

  • Herbert Von Detarte

    le 

    En tout cas ce qui avait été prévu comme conséquences se réalise: blocage du détroit d’Ormuz en réaction, missiles tous azimuts pour semer la pagaille avec l’espoir d’un retournement d’opinion, Israël visé particulièrement, les pays européens obligés de réagir en protection, un peuple iranien déboussolé, des soldats américains tués, le porte avion américain, rien pour le moment mais attention etc… etc…

  • Michel 69

    le 

    Giscard d’Estaing avait accueilli l’ayatollah Khomeini en 1979 à Neauphle-le-Chateau, pendant la révolution islamique qui a renversé le Shah d’Iran. L’ayatollah est parti de France vers l’Iran en 1979. La première mesure prise par l’ayatollah a été d’éliminer physiquement les gauchistes qui étaient alliés aux islamistes pour renverser le Shah. L’islamogauchisme s’est donc terminé par l’élimination des gauchistes par les islamistes qui ne partagent pas leur pouvoir dictatorial et corrompu. LFI, apprenez de l’Histoire.

TRIBUNE DE GILLES KEPEL

  « Une page de l’Histoire, ouverte en 1979 en Iran, vient de se tourner » : le grand décryptage de Gilles Kepel Gilles Kepel.  Fabien Clair...