QUAND EST-CE QUE ÇA VA PÉTER EN MARTINIQUE ?
Je me pose une question délicate. Le genre qu’on évite entre le dessert et le café lorsqu’on veut continuer à être invité aux cocktails institutionnels : QUAND EST-CE QUE ÇA VA PÉTER EN MARTINIQUE ?
Putain.
Je regarde le pays et j’ai parfois l’impression d’observer une cocotte-minute posée sur un réchaud depuis vingt ans. Ça chauffe. Ça siffle. Ça tremble. Et autour, une bande de mecs en chemise blanche explique tranquillement que « les indicateurs nécessitent une lecture transversale dans un contexte structurel contraint ».
MON FRÈRE, LE COUVERCLE BOUGE.
— Oui, mais nous avons installé un comité de suivi.
Ah. Pardon. NOUS SOMMES SAUVÉS.
Il y a quelque chose dans l’air. Pas forcément l’émeute. Quelque chose de plus sournois. Une fatigue. Une putain de fatigue.
Le Martiniquais se lève. Travaille quand il a du boulot. Cherche du boulot quand il n’en a pas. Prend sa bagnole. Paie l’essence. Entre au supermarché. Regarde son caddie comme s’il venait d’acheter trois hectares à Monaco. Tomates. Poulet. PQ. Yaourts. Total : une blinde.
— Vous avez la carte fidélité ?
MADAME, À CE PRIX-LÀ JE VEUX DES ACTIONS DANS LE GROUPE.
Puis il rentre. Ouvre Facebook. Vie chère. Dette. Chômage. Violence. Politiciens qui s’engueulent. Experts qui expertisent. Consultants qui consultent. Et toujours ce sentiment que quelque part, dans un bureau climatisé, quelqu’un sait où va le pognon mais qu’il a malheureusement perdu le mot de passe du fichier Excel.
« KOTÉ LAJAN-AN PASÉ ? »
Parce qu’un milliard, ce n’est plus de l’argent. C’EST DE LA GÉOLOGIE. Tu ne ranges pas ça dans une enveloppe. Tu creuses.
Pendant ce temps, les jeunes regardent l’île comme on regarde une ex qu’on aime encore mais avec laquelle on sait qu’on ne pourra jamais payer le loyer. Alors ils foutent le camp. Paris. Bordeaux. Montréal. Londres. N’importe où. Un billet d’avion, deux valises, maman qui pleure à l’aéroport Aimé-Césaire :
— Je reviens bientôt.
Bien sûr.
Et dix ans plus tard, le petit parle du pays en disant « chez mes parents ». UN PAYS QUI EXPORTE SES ENFANTS. Proprement. Avec vingt-trois kilos en soute.
Mais attention. TOUT VA BIEN. Nous avons des séminaires. Des schémas directeurs. Des feuilles de route. Et surtout des Assises.
J’adore les Assises.
En Martinique, quand un problème devient tellement énorme qu’on ne sait plus quoi foutre avec, on organise ses Assises. Bientôt : LES ASSISES DES ASSISES. Badge autour du cou. Petits fours. PowerPoint. Photo collective.
— Maintenant, il faut passer à l’action.
SANS DÉCONNER !
Et puis 2024 nous a rappelé un détail : le couvercle peut bouger. Barrages. Couvre-feu. Commerces pillés. Bagnoles cramées. Gaz lacrymogènes. Nuits de merde. Et soudain, tout le monde redécouvre la vie chère.
Incroyable.
Ça faisait seulement quelques décennies qu’on en parlait. Mais une voiture en feu possède manifestement une qualité pédagogique qu’un rapport de 280 pages n’a jamais réussi à obtenir.
Et c’est là que ça devient dangereux. Parce qu’un peuple peut finir par retenir une très mauvaise leçon : POUR ÊTRE ENTENDU, IL FAUT FOUTRE LE BORDEL.
Cette idée-là, c’est du kérosène. Comment expliquer ensuite au gamin de dix-neuf ans qu’il doit écrire une lettre au préfet quand il vient de voir qu’une poubelle en feu attire davantage de caméras qu’une pétition ?
Mais qu’on soit clair. Brûler l’épicerie du voisin, ce n’est pas renverser le capitalisme. Piller le magasin où travaille ta cousine, ce n’est pas Che Guevara. Foutre le feu à la Clio d’une aide-soignante qui rembourse encore son crédit, ce n’est pas la révolution.
C’EST INCENDIER SA PROPRE CHAMBRE PARCE QU’ON DÉTESTE LE PROPRIÉTAIRE.
Pendant ce temps, la pression monte. Vie chère. Boulot. Logement. Départs. Dette. Violence. Jeunesse qui doute. Population qui vieillit. Et au milieu, une confiance institutionnelle qui ressemble parfois à un préservatif trouvé sur la plage après trois semaines au soleil : PERSONNE N’A TRÈS ENVIE DE L’UTILISER.
Voilà ce qui m’inquiète le plus. Pas le cocktail Molotov.
LE « À QUOI BON ? ».
À quoi bon voter ?
À quoi bon parler ?
À quoi bon créer ?
À quoi bon rester ?
À quoi bon croire les discours ?
Quand une société commence à conjuguer « à quoi bon » à tous les temps, tu peux ranger ton diagnostic territorial dans ton cul.
Alors quand est-ce que ça va péter ?
J’EN SAIS FOUTREMENT RIEN.
Demain ? Dans cinq ans ? Jamais ? Peut-être que nous continuerons simplement à cuire doucement comme des crabes dans une marmite pendant que quelqu’un nous expliquera que la température reste conforme aux objectifs du prochain plan stratégique.
Mais on ne peut pas éternellement mettre du scotch sur le manomètre et prétendre que la pression a baissé.
Et si un jour la colère déborde, évitons au moins de nous tirer une balle dans le pied avant d’aller réclamer le prix des pansements. Pas nos commerces. Pas nos quartiers. Pas les bagnoles des travailleurs. Pas nos propres gueules.
Demandons des comptes. DES VRAIS.
Où va le fric ? Qui décide ? Qui paie ? Qui profite ? Qu’est-ce qui fonctionne ? Qu’est-ce qui merde ? Et pourquoi, après des décennies de rapports, de plans, de dispositifs, de fonds européens, de missions et de commissions…
ON A ENCORE L’IMPRESSION DE POSER LES MÊMES PUTAINS DE QUESTIONS ?
La Martinique bout. Elle grogne. Elle encaisse. Mais elle plaisante encore. Elle danse encore. Elle baise encore. Elle boit son rhum. Elle va bosser lundi matin. Elle met Kassav’ dans la voiture et continue.
C’est peut-être ça qui trompe tout le monde. Parce qu’un peuple qui rigole n’est pas forcément un peuple heureux.
Parfois... C’EST JUSTE UN PEUPLE QUI N’A PAS ENCORE DÉCIDÉ DE RENVERSER LA TABLE.
#Martinique #Social
